Le Théâtre des opérations

1 - Banlieue

En 1991, Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert  créent « Nanterre-la-Folie » à l’occasion des 25 ans de l’Université, spectacle sur le Mouvement du 22 Mars 1968. Puis avec leur Compagnie Charlie Noé, ils prennent comme public la jeunesse des banlieues de Paris, dont ils sont issus, répondant sans le savoir à l’injonction de Jacques Livchine « ce qui est important c’est où et pour qui l’on joue ». Ils explorent des formes de théâtre populaire telles que la Commedia dell’arte et la Farce sur des textes littéraires exigeants pour bâtir une relation vivante avec ce public.

De 1995 à 2004, ils s’ancrent à Pantin en Seine-Saint-Denis* et travaillent notamment sur l'histoire des populations ouvrières de la banlieue. Cabarets (mêlant écriture contemporaine, danse, musique),  installations (mêlant théâtre de rue et créations sonores), théâtre in situ, autant de passerelles entre les genres et les populations, en intelligence avec la Ville de Pantin. 

2 - Hexagone 

Au long de cette première période, les principes de la Compagnie se sont affinés et affirmés. D'abord, le souci de s’adresser à un public populaire sans rien lâcher de l’exigence artistique. Ensuite, celui de proposer au public une réflexion sur la société par l’action théâtrale, qui invite à agir le spectateur en le traitant en égal. Autrement dit, de nourrir la réflexion du spectateur, sans penser à sa place.

Ceci posé, la compagnie décide, en ces années néolibérales, de faire un pas de côté pour mieux voir et aussi mieux viser en élargissant sa focale : le sujet de réflexion de la Compagnie, son matériau, passe de la Banlieue à l’Hexagone, se concentrant sur la vie de la cité (ce qui inclut l’Histoire, l’Histoire contemporaine, la Politique, l’Histoire politique). 

3 - De l’Histoire aux histoires

Une façon de faire réapparaitre les questions sociales et politiques sur les scènes hexagonales est l’utilisation du document sur le plateau. Pour fabriquer ce théâtre qui va et vient de l’Histoire aux histoires, Sylvie Gravagna et Nicolas Lambert explorent aujourd’hui deux voies parallèles. Dans la trilogie « Bleu-Blanc-Rouge », seuls des documents bruts sont utilisés (propos tenus lors du « procès elf », lors de débats publics sur le nucléaire ou encore de discours officiels de la République). Sylvie Gravagna part de l’archive pour documenter chaque réplique des personnages de fiction de ses spectacles. Les Cabarets NRV organisés par la Compagnie sont le laboratoire de ces explorations.

4 - Cabarets

Lieu de tentative, d’expérimentation, d’improvisation, du ratage constructif, de réussite stimulante où tout est possible, tout est permis. Lieu de rencontre entre l’artiste et lui-même, entre l’artiste et le public et aussi des artistes entre eux. En deux mots : lieu de l’amicalité. 

Dans les formes théâtrales expérimentées par la compagnie, l’humour et le rire sont convoqués pour dédramatiser l’acte dramatique et ouvrir, par cette voie, l'esprit du spectateur au propos du spectacle. De même, la musique est invitée à accompagner le cheminement entre le plateau et le public.

Autre enjeu indirect, mais notable : pour aller à la rencontre d’un public qui ne se déplace pas dans les théâtres, la question de l’économie des spectacles rencontre la réflexion sur l’empreinte écologique du travail mené. Dans cet idéal, chaque spectacle doit, d’une part, pouvoir s’adapter à tout type de lieu et, d’autre part, tenir dans une valise et se déplacer en train.

* Ville de Zone Sensible, c’est-à-dire peuplée de 50 000 personnes d’une grande sensibilité

(Lire aussi : Politique contre poétique : le théâtre documentaire, Anne Quentin, La Scène, hiver 2013.)


Dans un théâtre, le public est habitué au théâtre. 

Au bout de la première ou de la deuxième génération de spectateurs professionnels, le supposé connu dans la tête de chacun est tellement énorme qu’on procède toujours par allusion... Parce que c’est toujours l’allusion à des choses supposées connues par tout le monde. 

Alors devant un public pas habitué, on est obligé à une vie physique du théâtre du premier degré, qui oblige à ce que ce soit vraiment du théâtre à mes yeux, c'est-à-dire à retourner aux sources, à trouver une chose directement claire et qui à mes yeux est le théâtre. 

C'est-à-dire…  je n’ai pas encore les solutions, j’en parlerai mieux dans 30 ans si je continue dans cette voie-là, parce que pour l’instant, étant en plein dans le parcours, je n’en parle pas clairement. 

Je cherche.

Pierre Debauche, 1967

© Un Pas de Côté 2017 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert