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Un avenir radieux, une fission française
par Aurélien Péréol

Nicolas Lambert et sa compagnie « un pas de côté » joue Un avenir radieux, une fission française au théâtre du Chêne noir à Avignon du 7 au 28 juillet à 11h30.

Nicolas Lambert accueille son public dans le hall, il est là, il discute, il débat. Il est là encore après le spectacle, échangeant avec celles et ceux qui viennent de le voir et de l’entendre. Ce n’est pas une petite affaire, cette présence à son public. C’est une présence au monde ; c’est vouloir voir, dire et faire, avec les autres, ne pas seulement les éblouir un temps pour en être admiré en retour.

 Même si cette attitude s’apparente à celle du théâtre militant, c’est-à-dire d’un théâtre avec beaucoup d’implicite qui ne convainc que des préalablement convaincus, Nicolas Lambert nous raconte des histoires, une à la fois, et la beauté de ces histoires vient du fait qu’elles sont une partie de notre histoire, qu’elles nous parlent de nous… comme pour toutes les histoires, au fond. Il nous raconte une histoire de notre temps, tellement de note temps qu’elle court en ce moment même…

 Nous voici dans une réunion locale, à Caen, en 2010, qui fait partie de ce qui s’appelle une « enquête d’utilité publique ». Sous couvert de débat, il s’agit surtout pour le pouvoir central d’informer, non pas dans un discours magistral, mais dans un discours dialogué, sur la construction d’une deuxième centrale de type EPR sur le site de Penly. Penly est à côté de Dieppe, qui est déjà entouré de deux centrales avec six réacteurs au total. On « débat », alors que la décision de construire cet EPR a été prise par le Président Sarkozy treize mois plus tôt. On ne peut guère prendre cet intitulé « enquête d’utilité publique » au mot. L’information sur l’existence de la réunion a été minimale, il y a peu de citoyens, peu de journalistes, l’écho de cette réunion sera faible, les informations qu’elle peut apporter ne seront pas colportées. Les militants antinucléaires y sont présents. Une élue d’une grande ville, Amiens, déclare que le conseil municipal n’est pas informé des transports dangereux de matières d’uranium qui passent par sa ville. La réponse est formelle : « vous êtes informée puisque la loi prévoit que vous devez l’être. » Elle est là pour faire savoir que non. Elle affirme avoir reçu réponse du préfet que le nucléaire civil était classé « secret défense » ! Les policiers chargés de suivre le convoi sont informés, eux, car ils doivent être relayés fréquemment !

Pierre Guillaumat, qui fut ministre de De Gaulle, président d’ERAP-ELF, président d’EDF… défend la nécessité du secret, et un minimalisme démocratique… on fait appel ou information au peuple que lorsque la loi l’oblige et par obédience.

Nicolas Lambert sait de quoi il parle, il a suivi toutes les réunions de l’enquête d’utilité publique de Penly…

 L’énergie nucléaire est justifiée dans un discours permanent, fondé sur quelques arguments :

1/ l’indépendance énergétique : alors que la matière première est fossile et vient essentiellement du Niger où son exploitation crée des désordres politiques énormes, alors que l’exploitation est gérée par FRAMATOME, qui lie la technologie des centrales à l’Amérique FRance AMérique ATOME…

 2/ la propreté : qui signifie ici pas de pollution de l’air par le CO2. Les déchets de l’énergie nucléaire ne sont pas pris en compte. Le coût des démantèlements des centrales n’est pas pris en compte non plus, ni leur durée, ni la dangerosité de ces démantèlements… La durée du démantèlement de Fukushima va épuiser les mass-médias qui font de notre monde un spectacle nécessitant de l’événement, de la nouveauté sans cesse. Avec l’abandon du nucléaire au Japon, en Allemagne, et la vétusté des installations en activité, 300 réacteurs vont être démantelés ces années prochaines.

Nicolas Lambert part d’observations concrètes : Pourquoi EDF fait-elle de la publicité ? Pour que l’on consomme plus d’électricité ? Non. Pour qu’on n’aille pas chez les concurrents ? Nous n’avons pas besoin de publicité pour l’électricité. Si EDF fait de la publicité, c’est sans doute, pour nous accoutumer, nous enfumer, comme on dit de nos jours.

Nicolas Lambert confronte le local et le global en permanence.

Avec talent, il joue tous les personnages, nous les rendant sensibles par une imposition physique, une voix, un rythme, un débit…

La musique jouée en direct accompagne discrètement et efficacement le rythme des mots de Nicolas Lambert… Elle rajoute un fond de gravité, une puissance lente, une pulsation qui porte un peu plus la voix de l’acteur. Un travail de l’espace sonore, une belle alliance, qui fait de la voix comme un chant.

Un théâtre frontal, en direct avec le public, tant dans sa forme que dans son contenu ; un théâtre de notre temps, qui nous parle de notre temps, qui nous fait réfléchir sur la vie de la cité ; un théâtre qui n’est pas que représentation mais présentation, un geste théâtral qui est un geste politique.

© Un Pas de Côté 2017 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert