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NUCLÉAIRE, ARMEMENT, PÉTROLE 
La sainte trinité de la Ve république.

propos recueillis par Louis Tamanoir

Nicolas Lambert n'est pas plus homme de théâtre que militant et documentariste. Comprendre: il est tout cela il la fois. Au travers d'un ambitieux triptyque théâtral, il décortique les peu ragoutants dessous de la Ve République. Entretien.

Tu bosses sur trois sujets -soit autant de pièces qui se complètent et se répondent...

Je me suis dit, un jour : il y a trois sujets qui crèvent les yeux et ne son  jamais traités. Pétrole, nucléaire, armement. J 'ai donc décidé d en faire un triptyque théâtral: Elf la pompe Afrique, Avenir radieux, une fission française (les premières représentations se tiendront d'ici peu] "] et une troisième pièce, à venir, sur l'armement. L'objet de ces pièces est en fait la Ve République - ou comment « liberté, égalité, fraternité » a été remplacé par « pétrole, nucléaire, armement ». D'où un premier constat : l'adversaire n'est pas seulement le capitalisme, mais aussi ce parti gaulliste qui a pris, par coup d'État, le pouvoir en 1958.

Cette trilogie se propose d'être une histoire de l'a -démocratie française - le « a » est privatif. Avec pour idée qu'on ne peut pas bien comprendre notre vie politique si on n'intègre pas ses rapports avec le nucléaire, l'armement et le pétrole. Parce qu'on retrouve dans ces trois secteurs les mêmes protagonistes. Et parce que le système de financement occulte du parti majoritaire en dépend. Le président actuel, comme son prédécesseur, se fait appeler «VRP de l'industrie française ». Mais quand on précise qu'il est VRP de l'armement, du nucléaire et du pétrole, quand on découvre les chiffres des commissions ou rétro-commissions circulant, et quand on sait que cet argent va notamment financer son parti politique - qui se trouve être presque toujours au pouvoir depuis 1958... bref,quand on met ces informations bout à bout, notre vie politique s'éclaire sous un autre jour.

Note que si un coin du voile se soulève parfois, ce n'est pas grâce au travail de l'opposition. Seule la faille traversant le parti gaulliste - d'un côté la filiation De Gaulle, Chirac, De Villepin, et de l'autre Pompidou, Balladur, Sarkozy - fait à l'occasion exploser certaines vérités, nous donnant des éléments de compréhension. Si ce parti fonctionne bien tel que la justice - au travers de quelques affaires emblématiques - nous permet de le subodorer, son trésor de guerre est considérable.

C’est ce que tu détailles dans Elf, la pompe Afrique.

Avec cette pièce , il s' agissait - et il s'agit toujours - d'aborder de façon frontale la question du financement des partis.Pour cela, je suis parti du procès Elf que j'ai suivi de bout en bout, de mars à juillet 2003; cette affaire où la compagnie pétrolière s'est portée partie civile contre trente-sept prévenus, accusés d'abus de biens sociaux, a largement éclairé les sombres rouages de la Françafrique.

Ce n'était pas forcément facile à représenter. Sur scène, je suis le seul comédien; je change donc sans cesse de personnage. Pour El!f, la pompe Afrique, j'en joue dix ; pour la version en préparation d'Avenir radieux, j'en sui s à vingt-trois personnages. C'est très rigolo à faire, un peu comme du jonglage. L'idée est d'incarner un concept, de le rendre intelligible. Il s'agit de penser des domaines - pétrole, nucléaire, armement - si omniprésents qu'ils en deviennent hors-champ.

C'est donc une forme de documentaire ?

Pourquoi «une forme? Prends la pièce sur Elf : tous les dialogues sont des verbatims d'audiences, et les gens sont précisément nommés. Il faut désigner l'adversaire, et puis cela m'oblige à une vraie rigueur.

J'aime bien cette idée : devenir média. Je mène d'abord une enquête au sens journalistique du mot - ça fait deux ans que je travaille sur le nucléaire. Mais au lieu de diffuser le résultat à la radio ou dans la presse, j'en deviens le support, pour proposer un documentaire intelligent et vivant. L'idée est de mettre du théâtre là où il n'y en a pas. Et d'intégrer du militant au théâtre.

Je suis surpris qu'il n'y ait pas plus de compagnies théâtrales pour saisir cet enjeu essentiel. Expliquer le monde . Chez moi, le déclic s'est opéré lors du mouvement des intermittents de 2003 : il y avait alors un vrai foisonnement, avec plein de trucs géniaux. Je me souviens d'un clown formidable incarnant le recalcul des indemnités : il l'incarnait vraiment, avec les graphiques, les courbes... Je me suis dit «Super - on va tous faire ça ! Sauf que non : ça ne s'est pas fait . Sans doute à cause d'un certain manque de confiance dans l'outil.

Et d’un refus de l’actualité?

Dans mon cas, l’enjeu est d’être en prise avec l’actualité, mais sans se retrouver limité par elle : dans un an, je jouerai encore le spectacle. Sur le nucléaire, je me retrouve finalement rattrapé par l’actu... Les copains à qui j’ai montré une première version de la pièce m’ont d’ailleurs demandé : «Mais pourquoi ne parles tu pas de Fukushima?» Ce n’est pas le sujet.

C'est quoi, le sujet?

En résumé : comment - en France - nous a-t-on vendu le nucléaire sur le mode d'une histoire merveilleuse, celle d'une nation accédant à l'indépendance énergétique par la seule vertu des réacteurs. Et comment - incidemment - discrédite-t-on toute contestation.

C'est très frappant pour Fukushima , le débat public n 'a pas duré plus de deux semaines...

Deux semaines ? Tu es gentil : j'aurais dit «cinq jours », avant que les médias n'en parlent pratiquement plus. Normal : si ces mêmes médias devaient se priver des budgets pubs d'Areva et d'EDF, ils mettraient la clé sous la porte...Tu ne t'es jamais demandé à quoi servaient les pubs de ces entreprises? Pourquoi promouvoir un produit qui n'est pas à vendre ? Quand Carrefour achète des espaces publicitaires, c'est pour piquer des clients aux concurrents. Mais Areva? Ses pubs ne me poussent pas à allumer mes interrupteurs pour faire tourner l’électricité à plein...Alors ?

Je me suis fait communiquer le montant des budgets publicitaires d'EDF et Areva.Soit cinquante millions d'euros par an (hors masse salariale et coûts de conception) pour chacune de ces entreprises. Le calcul est simple : sur dix ans, un milliard d'euros a ainsi été reversé aux médias français. Tout est dit

Tu débutes d’ailleurs Avenir Radieux sur ce constat...

Ensuite, je tire trois fils différents. Le premier est classique : il s'agit de propos institutionnels, tenus du début de la IV~ République à aujourd'hui. Le deuxième met en lumière un homme de I"ombre : Pierre Guillaumat. Ancien des services secrets du général De Gaulle en Algérie sous l'occupation, il fut aussi ministre de la Guerre pendant la Guerre d'Algérie et président du Commissariat à l'énergie atomique, avant de créer et diriger Elf Avec lui, nous nous trouvons en plein dans cette trilogie que j'évoquais - fondement de la Ve. Quand tu vends du nucléaire, tu vends de l'armement. Les deux vont ensemble - et c'est ce qu'énonçait clairement Pierre Guillaumat dans l'une des rares interviews qu'il a accordées. Nucléair e civil et militaire sont les deux faces d'une même médaille.

Troisième fil, j'ai suivi le débat public sur l'EPR de Penly - l'EPR est un nouveau design de réacteur, vendu concurrentiellement par Areva et EDF, et présenté comme plus sûr. Le président de la République a en effet décidé que la centrale de Penly accueillerait un troisième réacteur à compter de 2012; la loi impose la tenue d'un débat public, mis en place par la Commission du même nom. J'ai suivi les treize réunions organisées, et j'en ai appris beaucoup sur la façon dont on nous refourgue le nucléaire - avec ce même processus d'acceptabilité que celui pointé, à propos des nanotechnologies, par le collectif Pièces et Main d'OEuvre.

Il ne peut rien sortir d 'un tel débat?

Rien , même si ses membres essayent de faire leur travail . Dans le cas de Penly, ils ont ainsi accédé à la demande d'une association questionnant le choix d'un réacteur supplémentaire.Une contre-expertise a eu lieu, confiée à une agence indépendante qui a démonté systématiquement tous les arguments d'EDF. Et puis ? Rien ... A la fin, les membres de la Commission ont remis un rapport à l' Élysée, expliquant globalement qu'il ne fallait pas de nouveau réacteur, que celui-ci allait juste servir de vitrine au savoir -faire d'EDF et que l' électricité produite allait, de toute façon, être revendue à l'Angleterre - la France a suffisamment de centrales...L'Élysée a pris acte. Et a balancé le rapport au fond d'un tiroir.

Et les habitants de la région?

A Dieppe, ils ont déjà la «chance» de compter six réacteurs aux alentours directs, à Penly et Paluel. Et la commission est censée leur demander s' ils en veulent un de plus ? Mais ils s'en fichent.. Six ou sept, pour ce que ça change... Surtout que rien n'a été fait pour qu’ils participent. Pour annoncer les réunions, il y a eu un petit papier dans le canard local, et douze affiches d'apposées. Moi, je ne risquerais pas un spectacle avec ces moyens-là : on se planterait direct.. Alors qu’un tel débat devrait - a minima - être diffusé sur le service public.

Tu ne trouveras personne, dans les médias ou chez les politiques, pour se mettre à la hauteur de l'enjeu. Pour rappeler que le nucléaire ne représente que 4% de l’énergie mondiale. Pour souligner que l’Italie, qui n’a pas de nucléaire, n’est pas exactement un pays de sauvages s’éclairant à la bougie.... Et pour marteler que les dégâts causés sont irréversibles. Fukushima ne sera plus jamais habitée par l’homme. Jamais. Comme Tchernobyl : là-bas, 25 ans après la catastrophe, ils disent qu’ils en sont à la 25e marche qui mène à l’enfer...

© Un Pas de Côté 2018 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert