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Que reste-t-il du politique au théâtre ?
par Myrto Reiss

Dans le prolongement de l’enquête sur le renouveau du collectif au théâtre, la rédaction d’Au Poulailler a été amenée à s’interroger sur les rapports que le théâtre entretient avec le ou la politique. Une des questions qui nous animait était de savoir si le choix de travailler en collectif était ou incluait un positionnement politique. Nous avons été surpris de voir que cette apparente évidence n’en était pas une dans les réponses reçues. Manifestement le mot « politique » est devenu repoussant et irait même jusqu’à susciter la peur ou l’agacement. Parallèlement nous constations que nombre de spectacles revenaient avec force sur le politique et avaient parfois comme point de départ caractéristique la question léninienne du « Que faire ? ». Que ce soit la création du Moukden-Théâtre Chez les nôtres, Que faire (le retour) de Benoît Lambert ou Alexis, une tragédie grecque de la compagnie italienne Motus, la question ouvertement posée est celle du délitement du collectif, du besoin de sa reconstitution et par extension de l’urgence de l’engagement et de l’action. Ces deux constats sont venus réactiver notre étonnement plus ancien face à la programmation massive, dans le théâtre public, des boulevards et autres vaudevilles à prétention politique. Il nous a semblé nécessaire de nous pencher sur le sujet et tenter de voir, sans tabous, sans autocensure ni complaisance, ce qu’il reste du politique au théâtre.

Entretien avec Nicolas Lambert, auteur et interprète de Elf, la pompe Afrique & Avenir Radieux, une fission française

Poulailler : Elf, la pompe Afrique en 2004, Avenir radieux, une fission française aujourd’hui, un spectacle sur les armements en projet… Comment êtes-vous arrivé à faire du théâtre politique ?

Nicolas Lambert : J’ai l’impression d’avoir toujours fait du théâtre politique. Lorsque j’étais étudiant en philosophie à l’Université de Nanterre, je participais au Théâtre Universitaire. Notre première création avec ce groupe portait sur Mai 68. Sylvie Gravagna, qui a aussi fait la mise en scène, nous a proposé un récit romancé de Robert Merle (qui était à l’époque professeur d’anglais à Nanterre) sur le mouvement du 22 mars, qui est devenu mai 68. Derrière la vitre raconte le moment où les garçons de la tour des garçons ont été voir les filles dans la tour des filles. Un acte politique de base, qui a enclenché la révolte qui a suivi. Ce spectacle nous a fait éjecter de Nanterre ! Parce chaque nouvelle création du Théâtre Universitaire mettait le Département des Affaires Culturelles de l’Université face à son inaction. Cette fois était celle de trop. Ils ont donc préféré nous virer.

Ensuite, Sylvie Gravagna et moi-même avons fondé la compagnie Charlie Noé. Nous tournions dans les ZEP avec la volonté (qui pour moi est une volonté de base) de mettre le théâtre dans les écoles, collèges et lycées. Nous avons écumé la banlieue parisienne avec des Marivaux, des Molière, des farces du Moyen Age… des textes que nous pensions pouvoir toucher les jeunes, dans la mesure où ils parlaient de ce qui les concerne, des textes en somme où nous, nous voyions du politique. Nous essayions aussi de discerner les tensions qui existaient à l’école où nous jouions et nous les injections dans le spectacle. Ou encore, prenant comme appui les textes qui parlaient du rapport entre hommes et femmes, nous essayions de lancer un débat sur les préservatifs ou sur le sida. Les gamins étaient emballés ! Ils n’arrivaient pas à croire que Marivaux était mort depuis plus d’un siècle, pour eux c’était un type qui parlait d’eux. Bien évidemment, nous n’avions pas de subvention, nous ne savions même pas que cela existait et lorsque nous l’avons découvert, les tutelles nous ont dit que ce n’était pas pour nous. Notre économie était précaire mais elle fonctionnait.

Au fur et à mesure, la compagnie s’est étoffée, elle s’est installée à Pantin et faisait ses propres créations. Nous avons frappé à la porte de la Mairie (communiste à l’époque) et nous sommes tombés sur des gens formidables qui nous ont aidés à créer en 2002 Le Grenier des Lutz, le plus grand et le dernier chantier de la compagnie Charlie Noé. La question qui nous animait était de savoir comment faire pour toucher ce public oublié par le théâtre institutionnel. Nous avons décidé de parler de l’immigration. Nous avons plongé dans les archives de la ville, récolté des témoignages des vieux habitants et travaillé parallèlement avec un auteur, Bruno Allain, pour la réécriture. Les textes qui en ont résulté ont été enregistrés et attribués à des objets. Ces objets ont composé un grenier, un vrai capharnaüm, et retraçaient la vie d’une famille imaginaire de Pantin et son histoire sur cent cinquante ans. Nous, nous jouions les derniers descendants des Lutz, famille d’Alsaciens chassée par les Allemands. Les gens prenaient un objet dans les mains et écoutaient dans leur casque son histoire. Il y avait des dames africaines en boubou qui tombaient en larmes, parce qu’elles voyaient leur propre famille, leur propre histoire. C’est ça l’histoire des banlieues : nous sommes tous des immigrés, nous avons tous vécu des histoires semblables.

Nous avons joué dans tous les lieux possibles « hors les murs »… Mais la deuxième année du projet, il y a eu des élections et la Mairie est devenue socialiste : elle nous a donc supprimé le financement… Mais nous avons tenu notre engagement artistique et politique et nous avons mené le projet jusqu’au bout, trois ans au total, en faisant de la figuration à côté pour vivre. A la fin nous étions rincés. Nous avons donc fermé, en 2004, la compagnie et c’est à ce moment-là que j’ai fondé la compagnie Un Pas de Côté pour créer un triptyque sur le pétrole, le nucléaire et l’armement. L’idée était de mener à bien ce projet « bleu-blanc-rouge » en trois ans… C’était en 2004 ! Enfin, tout ça pour dire que le théâtre politique, ça fait vingt ans que ça dure !

P. : Après cette longue période de travail collectif avec la compagnie Charlie Noé, vous êtes, pour le triptyque, seul sur scène. Comment expliquer ce… pas de côté ?

N.L. : C’est assez simple : je suis tout seul, parce que je n’avais pas d’argent. Lorsque le MEDEF a commencé à s’attaquer au statut des intermittents, j’ai voulu organiser la riposte. J’ai voulu faire un spectacle sur la Ve République, telle qu’ils nous la servent. J’ai suivi le procès Elf et celui de Juppé pour me faire une vision globale de leur réalité. J’ai eu alors envie de faire un documentaire théâtral, tandis qu’au départ je me dirigeais plus vers la fiction. Et là je me suis rendu compte que le sujet est très vaste et qu’il faut parler et du pétrole et du nucléaire et de l’armement. J’ai répété Elf dans les sous-sols du PC de Pantin. Sans un rond.

P. : Dans ce travail de documentariste, comment faites-vous le tri dans la masse des documents accumulés ? Comment, en somme, choisir ce que l’on a envie de dire, de jouer, de montrer ?

N.L. : La première version de Elf dure quatre heures, ce qui est trop long. Après une deuxième version de trois heures, qui m’essore complètement, vient celle que je joue depuis l’année dernière, qui fait deux heures et qui marche mieux parce que je tiens le public de bout en bout de façon à ce qu’il perde aucune information. Pour Avenir Radieux j’ai suivi la même démarche : je suis parti de quatre heures pour en arriver à deux en « dégraissant ». Mais couper est une terrible souffrance. J’essaie de constituer un fil, même si dans les deux spectacles l’idée est de commencer par se perdre. Le spectateur est un peu comme moi quand je commence mes recherches : je passe environ un an et demi à ne rien comprendre ! En gros, je garde ce qui sonne bien, c’est-à-dire ce qui est musical et rythmique, ce qui me fait marrer et qui est intelligible. Pour expliquer une petite chose, je dois dire beaucoup de mots et pour que ces choses compliquées soient comprises, il faut beaucoup de temps. J’essaie de proposer les informations que le public peut maintenir, reconstituer et auxquelles il peut réfléchir.

P. : A la sortie de vos spectacles, le public trouve des stands avec des livres et autres documents pour aller plus loin dans l’information et la réflexion. Comment ce dialogue citoyen s’instaure-t-il ? Qu’est-ce que cela signifie comme geste politique ?

N.L. : Après le spectacle, je reste le plus possible à la disposition du public pour discuter. S’il est trop tôt pour parler des réactions du public sur le nucléaire, qui vient d’être créé, celles sur l’affaire Elf se résument globalement à : « on s’en doutait bien mais pas à ce point ». Il n’y a pas beaucoup de gens qui ont compris ce qui était derrière le procès Elf. Alors plus il y aura des de gens qui viendront voir mon spectacle, plus il y aura de gens à avoir compris. Les vampires n’aiment pas la lumière, parait-il, et mon boulot est de mettre des chose sur scène, sous la lumière. Je fais mon petit boulot de termite qui consiste à ébranler cette structure qui ne me convient pas. J’essaie de comprendre pour transmettre, et le théâtre est le lieu citoyen par excellence où la transmission peut s’opérer. Si nous sommes nombreux à sortir des théâtres avec le désir d’agir, d’être acteur et si nous allons ensuite sur les tables de presse pour prendre des munitions, si nous réussissons à faire par capillarité notre boulot de termite et qu’il y a plein de petits termites à la sortie du spectacle, nous pouvons alors renverser le cadre néo-libéraliste. Partager la rage m’aide à savoir que je ne suis pas seul. C’est une confiance réciproque.

P. : Pourquoi ces thèmes : pétrole, nucléaire, armement ?

N.L. : Parce qu’on ne parle que de ça, tout le temps. Or si je cherche quelque chose qui m’explique simplement, je ne trouve pas. J’essaie alors de savoir ce que signifient le pétrole, le nucléaire, l’armement et peut-être qu’après je comprendrai pourquoi mon journal appartient à un marchand d’armes, pourquoi ma télé appartient au bétonneur qui fait les centrales nucléaires. Et ensuite, j’espère pouvoir expliquer aux autres. L’idée est de se déconnecter de cette partie qui dit « non, tu ne peux pas dire ceci ou cela ». Dire, par exemple, que la France ne peut pas sortir du nucléaire parce qu’elle fait des bombes. L’Allemagne, qui ne fait pas de bombe, peut se passer du nucléaire, mais la France est le quatrième pays de production d’armes. Accessoirement, il se trouve qu’une centrale peut éclairer une région. Alors tout va bien !

P. : Vous mettez en scène des professionnels de la communication, des hommes politiques, en gros des personnes qui se mettent elles-mêmes en scène. Que faites-vous de cette première mise en scène ?

N.L. : Je leur rappelle que mettre en scène et jouer est mon travail, pas le leur ! Que c’est à moi de raconter des histoires. Ils protestent : « mais vous mettez en scène la réalité, ce n’est pas bien ». Et je leur dis que ce n’est pas moi qui ai commencé. Tout cet argent qu’ils déversent dans le « storytelling » et le « image making »… C’est mon boulot, ça ! Sauf qu’on n’a pas le même budget.

P. : Comment expliquez-vous le désintérêt de la presse théâtrale et des lieux institutionnels de théâtre pour votre travail, du moins pendant la longue période du début ?

N.L. : J’ai commencé à jouer Elf dans des troquets. Deux cents représentations après, il n’y avait pas un seul journal spécialisé à venir voir. Alors que j’avais fait la Une du Monde, j’avais un article dans Libération, etc. À Avignon, il y a une dizaine de programmateurs et journalistes théâtraux confondus qui se sont déplacés. La salle était pleine, le bouche à oreille fonctionnait bien. Et là, la chargée de diffusion de Jacques Livchine est venue me voir, a décidé que mon spectacle devait être vu, puis elle a pris son téléphone et – miracle !- les « théâtraux » sont venus. En gros, si tu n’es pas identifié, tu n’existes pas… Le public dit « averti » était absent aussi. Pourtant les troquets étaient pleins du « vrai » public. Et c’est là l’essentiel. Aujourd’hui la donne a changé : mon public comprend aussi des gens qui « vont au théâtre » et j’en suis ravi, car je n’ai plus besoin de gagner ma vie en faisant de la figuration en me gelant sur des plateaux de cinéma dans des costumes grotesques à six heures du matin. Mon économie, toujours précaire, fonctionne même sans subventions. D’ailleurs, en parlant de subventions : quand j’ai fait mes demandes de subvention, en précisant que je fais une recherche sur le pétrole et l’affaire Elf, d’où sortira un documentaire théâtral, on m’a dit que cela n’est pas du théâtre, que le théâtre documentaire n’existe pas, que la réalité ne peut pas constituer le matériau théâtral. Il parait que cela ne colle pas avec les cases, les cases qui disent que le théâtre en France devrait être uniquement esthétique et que documentariste n’est pas un travail d’artiste. Depuis 2005-2006, les choses commencent à changer. Et je joue dans de « vrais » théâtres.

P. : Où en est le dernier volet du triptyque « bleu-blanc-rouge » sur l’armement ?

N.L. : Je commence à accumuler de la documentation, mais je n’ai pas encore vraiment travaillé dessus. J’aimerais l’avoir fini dans deux ans, mais Avenir radieux a une belle tournée et je peux difficilement faire autre chose en même temps. C’est assez schizophrène en fait : quand je joue, je me demande quand je vais enfin trouver le temps pour bosser !

Propos recueillis par Myrto Reiss

© Un Pas de Côté 2018 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert