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Sous les feux de l’atome

par Emma Piqueray,
illustré par Thomas Azuélos
 

Après Elf, la pompe Afrique, Nicolas Lambert a enquêté pendant deux ans sur l’industrie nucléaire. Le résultat ? Sa nouvelle pièce, Un Avenir radieux, une fission française retrace l’histoire du programme nucléaire depuis de Gaulle. Entretien avec un homme de théâtre. Et de conviction.



CQFD : Vous nous livrez un travail historique particulièrement clair et documenté sur cette industrie pourtant marquée du sceau de l’opacité. Comment avez-vous procédé ?

Nicolas Lambert : Concrètement, le travail commence par la lecture quotidienne de la presse. J’ai mes sujets de prédilection – pétrole, nucléaire, armement – et je regarde tout ce qui s’y rapporte. Ensuite, je me constitue une grosse bibliothèque sur le sujet et je m’enferme pour lire. C’est le gros du boulot. Après, je fais des trucs dont je ne sais pas s’ils serviront, comme assister pendant plusieurs mois à chaque séance du débat public autour du futur réacteur EPR de Penly (Seine-Maritime). Le but est de comprendre les enjeux, les protagonistes, comment ils pensent et s’organisent. C’est un travail de documentariste.

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué au cours de votre enquête ?

Avec le nucléaire, on pense souvent avoir affaire à une croyance, à la foi en l’atome. J’ai commencé avec cette idée et puis, à mesure que j’avançais, je me suis rendu compte que ce n’était pas le cas. Il y a une propagande très importante distillée au quotidien, un discours dominant. Avec ce spectacle, je tente d’ouvrir une parenthèse de deux heures dans l’esprit du public. Une parenthèse qui commence par cette remarque : le budget publicitaire d’EDF atteint un milliard d’euros sur dix ans, hors masse salariale. Mais pour nous vendre quoi ? Quand je vois une publicité pour du chocolat, j’ai envie de manger du chocolat, donc d’en acheter. Mais devant une publicité pour EDF, je n’ai pas envie de brancher mes radiateurs électriques à fond ! Ce n’est pas la publicité qui permet de vendre plus de kilowattheures. L’enjeu est donc ailleurs : il s’agit de l’achat d’espaces de cerveau disponibles. Patrick Le Lay, ancien PDG TF1, l’a explicité en définissant ainsi son média [1] : il y a d’une part les gens qui rendent les cerveaux disponibles, d’autre part ceux qui les remplissent. À la fin du spectacle, je referme la parenthèse en disant : « C’est marrant, quand un journal comme La Tribune – qui n’est pas un brûlot anarchiste – sort un papier qui déplaît à EDF, cette dernière coupe le budget publicitaire et le journal cesse de paraître. »

Pourquoi est-ce que les débats organisés par la Commission nationale du débat public (CNDP) autour du projet d’EPR de Penly reviennent si souvent dans le spectacle ?

Le travail du collectif Pièces et Main d’Œuvre (PMO) a permis de mesurer l’importance du travail d’acceptabilité fomenté par ce genre de commission. Pourtant, on ne parvient pas à étendre cette critique. On est face à des politiques et des industriels qui sont prêts à tout pour faire passer leur bazar. Le débat public tel qu’il a été organisé met face à face des professionnels de la parole et des citoyens lambda ou des personnes qui militent en plus de leur boulot. Il y a d’un côté des gens payés, formés à l’exercice et, de l’autre côté, des gens qui reviennent de leur taf, qui sont fatigués, qui ont réussi à coucher leurs gosses pas trop tard pour venir, et qui essayent de faire entendre leur voix. Le combat est inégal. À la fin du spectacle, je rappelle que la décision de construire l’EPR avait été prise treize mois avant le débat, par le Conseil du nucléaire français qui est présidé par l’Élysée.

La catastrophe de Fukushima a quand même ébranlé quelques certitudes…

Oui, mais pour combien de temps ? La campagne électorale a été particulièrement éclairante sur le sujet : sauf au moment des primaires socialistes, il n’en a pas été question ! Pourtant, les interrogations sont nombreuses. On pourrait, par exemple, tirer le fil de l’encadrement militaire, souligner que de la mine d’uranium jusqu’au retraitement à La Hague (Manche), le nucléaire suppose une armée très puissante pour surveiller cette industrie monstrueusement dangereuse. Pierre Guillaumat, ministre chargé de l’énergie atomique sous de Gaulle soutenait qu’il n’y a jamais eu de bifurcation entre le nucléaire militaire et le nucléaire civil.

La recherche pour la bombe atomique et le programme électronucléaire sont donc les deux faces d’un même projet ?

Le génie français a consisté à soutenir que, puisque produire des bombes produit aussi beaucoup d’énergie, on pourrait la valoriser sous forme d’électricité. Et rendre ainsi acceptables les sommes colossales investies dans la recherche pour l’arme atomique…

Dans le spectacle, vous rendez compte du soutien de la gauche, notamment du Parti communiste, au développement du programme électronucléaire français. Elle y voyait une énergie illimitée permettant de soutenir la croissance, et de résoudre ainsi le problème du chômage et des inégalités…

Certainement, mais pour quel type de production et quel type d’emploi ? En 2010, j’ai accompagné une délégation du Mouvement pour la paix [2] à l’ONU, invitée à une discussion sur la non-prolifération. C’était édifiant ! J’étais avec une délégation d’élus communistes consternés par l’arme atomique, mais pour qui le nucléaire civil, c’est le progrès. Pourtant, d’après l’Agence internationale de l’énergie (AIE), le monde n’est nucléarisé qu’à hauteur de 2,31 %. Cela voudrait-il dire que plus de 95 % de la planète est arriérée ? Allons, allons… Pour l’électricité, nous aurions sans doute plutôt intérêt à chercher comment produire de l’énergie localement, à partir des ressources disponibles, comme la biomasse par exemple. Il n’y a pas de solution industrielle qui respecte les personnes et les territoires. Il faut produire localement.

Emma Piqueray

Notes

[1] Patrick Le Lay dans Les Dirigeants français et le changement (2004) : «  Pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. »

[2] Mouvement lié au Parti communiste.

paru dans CQFD n°101 (juin 2012), rubrique Culture

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