Culturopoing

Avenir Radieux, une fission française
par Gee Wee

"Cependant, du point de vue de la santé mentale, la solution la plus satisfaisante pour l'avenir des utilisations pacifiques de l'énergie atomique serait de voir monter une nouvelle génération qui aurait appris à s'accommoder de l'ignorance et de l'incertitude (Rapport n°151 de l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS), 1958)" C'est par cette citation édifiante de l'OMS que Nicolas Lambert nous fait entrer dans Avenir Radieux, une fission française, second volet de la trilogie Bleu-Blanc-Rouge consacrée à de grandes réussites françaises modernes : pétrole, nucléaire et armement et leurs relations à la sphère politique et médiatique.

Servies par un travail d'investigation impressionnant, les pièces de Nicolas Lambert dénotent d'une réelle acuité aux problématiques abordées ainsi qu'un travail théâtral abouti par leur étonnant équilibre entre densité du discours et limpidité de l'interprétation.

Déjà, le premier volet de la trilogie, ELF, la pompe Afrique (qui reprend les interventions de Le Floch-Prigent, Sirven et Tarallo lors du procès ELF en 2003) démontrait que Nicolas Lambert ne se laisse pas écraser par son sujet, aussi dense et complexe soit-il ; et qu'il y parvient proprement par le théâtre : une mise en scène quoique dépouillée, efficace et une interprétation saisissante de chacun de ces personnages (car Nicolas est seul sur scène... la performance est remarquable).

Tout aussi loin d'un journalistique rébarbatif ou par trop démonstratif et simplificateur, Avenir Radieux, une fission française, confronte sans pesanteur des sources multiples qui remontent aux années 50, au sortir de la seconde guerre mondiale et au lancement du programme nucléaire français jusqu'aux récents discours de Nicolas Sarkozy et débats publics sur l'installation de l'EPR de Penly, en passant par des interventions de Mauroy, de Giscard, du président d'EDF, par la parole empêchée des opposants au nucléaire et des fantômes de l'Agence pour la Sécurité Nucléaire  et jusqu'à l'interview très "polar" de Pierre Guillaumat, directeur du CEA de 1951 à 1958 (puis directeur d'ELF...) et homme de l'ombre, tapi derrière le vernis politique. Ce maelström de personnages sert une réflexion sur les ressorts de la communication politique entre dissimulation et canalisation de l'information.

Au-delà de ce qui constitue une évolution de l'interprétation et du dispositif théâtral du premier volet : une plus grande diversité de personnages, des espaces sur scène mieux différenciés (le projecteur en douche sur l'acteur fumant pour l'ambiance polar, occupation de toute la scène, des rôles d'intervenants au milieu du public...), Nicolas Lambert propose dans Avenir Radieux deux éléments de mise en scène supplémentaires qui lui confèrent tout à la fois une dimension politique plus forte et une dimension poétique.

Sur scène, un écran est tendu. Il sert à afficher certaines citations (celle de l'OMS du début du spectacle) ou à situer l'action (discours d'un tel, débat public dans telle ville...). Et par moments, sont projetées des images très ralenties, dans un noir et blanc très contrasté, cadrées très serré sur des visages. Le très lent mouvement de ces faces méconnaissables évoque comme des agonisants, des victimes d'Hiroshima, avant que l'on comprenne l'identité de toutes ces personnes - les hommes politiques - plutôt coupables que victimes. Une gravité se dégage de ces images, qui nous laisse comme dans cet état ambigü d'être nous-mêmes coupables ou victimes, coupables d'accepter, victimes d'accepter.

Et derrière cet écran, apparaît parfois un contrebassiste (ou une violoncelliste, selon le soir) à la lueur d'un projecteur. Quand des intermèdes musicaux étaient proposés entre les actes d'ELF, la pompe Afrique, ici, l'interaction avec Nicolas Lambert est beaucoup plus prononcée. La contrebasse n'est pas tant utilisée pour produire de la mélodie que des ambiances sonores : motifs placés en boucle, rythmes chaloupés, collection de sons cristallins... qui viennent ponctuer certains discours de politiques - en révèlant leur vraie nature de numéro de claquettes - ou prendre plus d'ampleur pour exprimer une même tristesse que celle ressentie face aux images.

Reste enfin autour de tout cela, un personnage clé, celui de Nicolas Lambert lui-même qui parfois s'extirpe de la pièce avec malice pour recontextualiser, présenter son travail préparatoire et inscrire véritablement sa pièce dans le réel ; ainsi que pour nous inviter à regarder cette pièce (pas celle de théâtre, évidemment) avec distance et sens critique. C'est d'ailleurs tout le programme de sa compagnie, intitulée Un pas de côté.

Grâce à son auteur et interprète charismatique et maniant l'humour avec autant de férocité que l'intrigue politique, Avenir Radieux est une pièce brillante, un One Man Show de luxe, au propos dense et réfléchi, qui nous éclaire sur les enjeux politiques et médiatiques de grandes questions contemporaines (l'énergie, le pouvoir) et qui a le mérite de constituer un très beau moment de théâtre.

Gee Wee

© Un Pas de Côté 2018 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert