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Nicolas Lambert, citoyen de plateau
par Olivier Bailly

Portrait « Le théâtre qui ne raconte rien me gonfle ». Pour raconter, le théâtre de Nicolas Lambert raconte. Et depuis 2004, Elf la pompe Afrique a déjà été vu par 80 000 spectateurs en France. L’auteur, comédien et metteur en scène reprend la pièce au Grand Parquet (Paris 18e), en alternance avec sa dernière création, Avenir radieux, une fission française. Un spectacle qui tombe à pic, en plein débat sur le nucléaire.

Deux pièces, l’une consacrée au pétrole, l’autre au nucléaire français. Les volets BLEU et BLANC d’une trilogie sur la démocratie à la française. Une démocratie avec de vrais morceaux de corruption dedans. Le troisième, de couleur ROUGE bien sûr, dédié à l’armement, est prévu pour 2013. Qui est donc l’instigateur de cette œuvre unique sur les scènes françaises ? Un certain Nicolas Lambert, 45 ans, comédien depuis le lycée. Étudiant en philo à la fac de Nanterre, il dirige le théâtre universitaire au début des années 90. Avec la comédienne Sylvie Gravagna, il fonde la compagnie Charlie Noé qui deviendra Un pas de côté en 2004.

Le théâtre de Lambert n’appartient à aucun genre bien défini. On pense à Brecht, à l’agit prop de Prévert et du groupe Octobre, aux Conférences gesticulées de Franck Lepage. Mais lui évoque d’emblée les classiques : « Marivaux, Molière, Shakespeare parlaient de leur époque. Comme doc politique c’est costaud ! » Son théâtre est documentaire. « C’est documentaire dans le sens ou le « je » intervient peu et aussi parce qu’il y a des documents collectés pendant deux ou trois ans. »

Seul sur scène, il interprète tous les personnages. Vingt trois dans Avenirs radieux et sept dans Elf. « L’idée, c’est d’être léger. J’ai une valise, un technicien, un musicien. On dégage trois salaires. On ne demande pas de subvention. On fonctionne sur nos recettes propres. Le grand luxe ! » Ses pièces écument les théâtres, mais aussi les facs, lycées, granges, librairies, bistros, tout un réseau de lieux militants.

République pétrolière Au départ, lorsque Nicolas Lambert s’intéresse à l’affaire Elf - – il assistera finalement à tout le procès -, il pense en faire une émission de radio sur Fréquences éphémères avec son compère Antoine Chao (frère de Manu). « Je voulais parler de la corruption. Je voulais répondre aux attaques contre les intermittents, au début des années 2000. Selon la classe politique, ils étaient en train de ruiner la France. Pour raconter cette fable, les politiques nous prenaient nos propres outils. Mais nous aussi on sait raconter des histoires ! Comment leur répondre ? J’ai assisté à pleins de procès. Mais comment faire de la radio dans des lieux où on ne peut pas aller avec un micro ? Au fur et à mesure, ça s’est transformé en un documentaire sur scène. »

Elf, la pompe Afrique s’inspire des minutes du procès Elf et de ses dirigeants, accusés entre autres d’abus de biens sociaux. Le comédien joue le président du tribunal, debout derrière un bidon bleu frappé du sigle Elf. Il interroge les prévenus, avant d’endosser soudain les rôles de Le Floch-Prigent, Sirven, Tarallo… Il les restitue dans leur manière de parler, leurs gestes et parfois leurs lapsus. C’est souvent drôle. Il le faut car il emmène le public là où il n’a pas forcément envie d’aller, dans les recoins sombres de la République.

Tchernobyl mon amour Avec Avenir radieux, une fission française, le dispositif scénique est différent, bien qu’il y ait là encore un bidon, frappé cette fois du triangle noir et jaune de la radioactivité. Comme dans Elf, Nicolas Lambert est d’abord installé dans les gradins. Il les regagne à la fin, comme pour mieux nous dire qu’il est un citoyen comme les autres. Alors que dans l’affaire Elf tout tournait autour du président du tribunal, Avenirs radieux est atomisé. Le plateau est parcouru de long en large. L’atmosphère de la salle d’audience laisse place à une tension électrique portée par la basse d’Eric Chalan (en alternance avec le violoncelle d’Hélène Billard). Et la pièce suit trois fils conducteurs : une réunion d’information publique à Penly, en Seine-Maritime, où il est prévu de construire un EPR en 2020, des discours institutionnels et une interview de Pierre Guillaumat donnée en 1986, juste après Tchernobyl au quotidien allemand Die Tageszeitung.

Pierre Guillaumat, l’homme clé de cette trilogie. Patron du Commissariat à l’Energie Atomique en 1951 où il développe la bombe française, il devient président d’Elf dans la première moitié des années 60 après avoir été ministre de la Défense. Le pétrole, le nucléaire et l’armement... « J’interprète des gens que je n’aime pas, mais j’essaye de les rendre le plus crédible possible. Il faut qu’ils m’émeuvent. C’est de la chair qui vibre. » Mission accomplie pour l’ancien étudiant qui voulait faire du théâtre pour donner de la chair, de la vie à la philosophie.

Olivier Bailly

© Cie Un Pas de Côté 2017 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert