Le Canard Enchaîné

Une fission française
par Jean-Luc Porquet

Il y a des gens qui tombent à pic. Nicolas Lambert, par exemple. Voilà deux ans qu'il mijote, à son rythme et à sa manière, une pièce de théâtre sur le nucléaire. Quelle drôle d'idée ! Il avait déjà créé, mis en scène et interprété (il fait tout) « elf, la pompe Afrique », pièce pour laquelle il avait effectué un vrai boulot de journaliste, suivant chaque jour, du début à la fin (mars-juillet 2003) , le procès elf, prenant des montagnes de notes , attrapant au vol les voix, postures, mimiques des prévenus et les restituant sur scène en un fabuleux concentré qui permettait aux spectateurs de tout saisir du système françafricain de financement des partis politiques.

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Là, il récidive. Nicolas Lambert démarre son spectacle d'un air faussement naïf, en racontant qu'il arrive tout droit de Bourgogne. Dans la voiture il a mis France Inter et, en à peine trois heures de route, a entendu quatre fois la publicité pour le « conseiller Bleu ciel » d'EDF. D'où cette question: « Pourquoi y a-t-il des pubs EDF ? Quand je suis dans l'Abribus à côté de la photo d’un énorme chocolat Suchard, une fois chez moi j'ai envie de croquer du chocolat... Mais, quand je rentre chez moi après quatre pubs EDF, je ne vais pas allumer toutes les lumières, mettre les plaques électriques à fond! » II a demandé à EDF combien lui coûtent ses pubs. Réponse : 50 millions d'euros par an. Il a demandé à Areva. Réponse : 50 millions par an, « hors masse salariale, ont-ils précisé ». Et de faire ce petit calcul : « Ça signifie qu'en dix ans, le temps qu'il faut pour construire un réacteur de base, on vient de voir passer 1 milliard d'euros de pub ! Les deux tiers du prix d'un réacteur ! Pour me faire de la pub à moi ! Mais bon, sur la liste des commissions, je ne mets jamais " uranium enrichi ".... Pourquoi toutes ces pubs ?»

Et le spectacle commence, redoutablement efficace. Seul sur scène, Lambert réussit en effet à nous raconter le nucléaire français de 1945, date où de Gaulle crée le CEA pour fabriquer la bombe atomique, à nos jours. Incarnant à la Caubère et à lui seul pas moins de 23 personnages, il nous emmène au débat public bidon portant sur l'EPR de Penly (qui eut lieu à Caen treize mois après que la décision fut prise par Sarkozy), puis, par d'habiles allers et retours, nous installe à l'Assemblée nationale en 1956, à Flamanville en 2009, devant la télé où, en 1974, Messmer annonça la nucléarisation à marche forcée, dans le bureau de Pierre Guillaumat, personnage qui, si l'on peut dire, crève l'écran - cet homme de l'ombre, ancien des services secrets, fut le grand manitou de l'atome français.

Entre rires étranglés et neurones irradiés, on comprend tout : la fable de l'indépendance énergétique, la farce des débats publics, le mépris de la démocratie, la volte-face de Mitterrand une fois au pouvoir, l'affaire Eurodif, et comment la pub achète la complaisance des médias.

Mais que peuvent les milliards de propagande d'EDF et d'Areva face à ces deux heures d'intelligence ? Rien.

Jean-Luc Porquet

© Un Pas de Côté 2017 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert