Le Journal de l'Ile de la Réunion

Nicolas Lambert joue les utilités avec le nucléaire !
par Marine Dusigne.

Il revient, trois ans après nous avoir mis au parfum de l’Affaire Elf, dans ses dessous les plus malodorants. Nicolas Lambert est là cette fois pour faire la lumière sur les coulisses du nucléaire, ce qui n’est pas non plus une mince affaire. Un nouveau one-man-show tout chaud en attendant le chambardement sur l’armement. Rencontre.

Il continue de brandir le drapeau français de “l’A-démocratie” dont le Bleu-Blanc-Rouge inscrit sur ses tréteaux de baladin le slogan qui pue « pétrole-nucléaire-armement » qu’il substitue au républicain Liberté-Egalité-Fraternité. Après le Bleu de « Elf la pompe Afrique », Nicolas Lambert passe au Blanc de « l’Avenir radieux » pour une fission nucléaire livrée, patatras, en plein drame de Fukushima. Pas fait exprès, précise l’auteur-metteur-en-scène-acteur. Il a trouvé la coïncidence plutôt hard après avoir planché pendant deux ans sur le sujet qui lui était, comme le pétrole, totalement étranger mais dont les conséquences pour le monde et ses habitants ne lassent pas de l’interpeller.

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Nicolas Lambert aime faire du théâtre « utile » en partant du principe qu’on n’est pas là ni pour se faire gruger ni pour sombrer dans la morosité. Donc ce spectacle grinçant est formellement drôle ! (photo FLY)

“L’art sert à dire des choses, pas à faire joli”  Son souhait ? Entonner comme Roumanoff le refrain « On ne nous dit pas tout ! » en appuyant sur les rouages les plus puissants de l’argent et autre abus de pouvoir, avec pour cible unique de ses enquêtes, notre vieille république, quand bien même les problèmes touchent l’ensemble de la planète. « C’est la France qui me préoccupe ! Et la base de mon travail consiste à réfléchir à cette question « Est-ce que c’est ça, une démocratie ? Et, si ce n’est pas le cas, où et par où on s’est fait avoir ? », résume le comédien chercheur dont la conclusion est on ne peut plus limpide : « Le nucléaire est fait uniquement pour maîtriser la technologie permettant de faire des bombes (l’énergie électrique, c’est venu après…), pour pouvoir les vendre et faire des sous ! Une rétro commission peut atteindre 25 %, ce qui fait pas mal de blé au pays qui la vend ! » Il va rejouer, tout seul comme un grand (avec la contrebasse sophistiquée d’Eric Chalan en accompagnement) le film dont on a pu manquer des épisodes, réunissant les pièces d’un puzzle qui a priori suinte l’ennui, pour montrer comment elles s’imbriquent à la perfection et qui tire les ficelles de ce jeu de polichinelles. « J’interprète cette fois 23 personnages dont le propos est à chaque fois authentique, prélevé dans des discours ou des débats bien réels que j’ai suivis ou étudiés, en plus de l’aspect scientifique et technique de l’histoire », raconte Lambert qui trimballe des volumes de preuves écrites entre les débats et assertions sur l’Euratom à l’Assemblée nationale en 1956, les attentats à Paris dans les années 1980, « l’indépendance énergétique », la « grandeur de la France » et, toujours dans chaque placard, le goût du pouvoir. De quoi faire, comme il aime, « un spectacle vivant dans l’artisanat du théâtre en prenant ces choses-là pour objet, pendant que la société du spectacle prétend nous divertir en mettant en jeu des sommes colossales pour divertir notre attention ». Et faire croire à nos enfants que les sources de richesse de la France sont aujourd’hui le pétrole, le nucléaire et l’armement. « Comme autrefois le pâturage et le labourage en étaient les mamelles. À ceci près que l’on est ici en présence d’enjeux existentiels et universels qui peuvent mettre en cause la viabilité non seulement du pays mais aussi de la Terre pour les générations immédiatement à venir ». Un contrat bien sérieux sur des sujets qui, pour Nicolas Lambert, « crèvent les yeux » et dont il s’évertue, comme il dit à faire, « un machin rigolo » pour nous édifier et nous éclaircir les idées, ce qu’il avait parfaitement réussi avec la « Pompe Afrique ».

Mise en lumière d’une république opaque  Les indices de son enquête ? « Il y a trois ans, la présidence de la République a jugé bon, par arrêté ministériel, de modifier l’intitulé « conseil de politique nucléaire militaire » en virant le dernier mot. Autrement dit maintenant c’est le président qui s’occupe de tout en la matière. Et qui décide donc de balancer dans le paysage un troisième Epr (“Electron paramagnetic resonance”, réacteur dit de 3e génération, censé développer la production) ajoutant à celui de Finlande et de la Manche, un réacteur du côté de Dieppe. Avec débat public anticipé en 2009. J’ai suivi tout ça. Et tous les mots du spectacle sont vrais ! » Et puis, outre l’aspect historique, qui lui permis de suivre la parole institutionnelle depuis 60 ans avec des témoignages concluants ( « tous ceux qui ont bossé à l’Areva ont un jour dit stop ! On ne peut pas maîtriser le processus, certes génial mais hyper dangereux et pas nécessaire pour faire bouillir de la flotte ! »), il a conceptualisé son spectacle en renouant le fil Guillaumat, agent des renseignements, administrateur du Commissariat à l’énergie atomique (c’est sous sa direction qu’a été mise au point la bombe atomique française) et ministre gaullien, déjà présent dans la saga Elf, « Un homme de l’ombre que je veux mettre en lumière dans cette république opaque ! » De quoi donner à gamberger au spectateur car pour lui « ce sont les Français qui peuvent faire quelque chose pour changer ce qui est ! »

Marine Dusigne

 Avenir Radieux, une fission française, de et par Nicolas Lambert jeudi à 19h, vendredi et samedi à 20h au Grand Marché de Saint-Denis Nicolas Lambert est invité ce soir au « Café repaire » pour parler de la pièce à 20h à la Cerise, à côté de l’Espace Leconte de Lisle 1 rue Eugène Dayot, Saint Paul

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Bio rapido

Né en Picardie en 67 Nicolas Lambert découvre le théâtre au lycée. Il étudie la philo à Nanterre où il intègre le Théâtre Universitaire en 1988 et le dirige pendant deux ans. En1992 il fonde avec Sylvie Gravagna la Cie Charlie Noé qu’il emmène hors du théâtre devant un public jeune de zone d’éducation prioritaire. Depuis 2000, il réalise des émissions de radio dans le collectif d’Antoine Chao « Fréquences Ephémères ». De 2002 à 2004 il crée « Le Grenier des Lutz » consacré à la mémoire de la banlieue. En 2004 il fonde la cie “Un Pas de Côté” et attaque le triptyque Bleu Blanc Rouge.

Marine Dusigne.

© Un Pas de Côté 2018 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert