Le Monde

L'avenir radieux de "l'a-démocratie"
par Martine Valo

Après avoir transposé sur scène l'affaire Elf, Nicolas Lambert s'attaque au dossier du nucléaire

Quand, en quittant la salle, le public ne lui parle ni de son jeu ni de sa mise en scène, mais a mille questions à lui poser sur l'histoire de l'énergie nucléaire en France, Nicolas Lambert estime qu'alors "le boulot est fait".

Avenir radieux, une fission française relève du théâtre documentaire. Tout ce qui est dit pendant ces deux heures lestement menées a réellement été prononcé lors d'un discours, d'une interview, d'un débat. Le comédien a étudié le dossier pendant deux ans, il est allé à toutes les réunions publiques consacrées à un éventuel deuxième réacteur de type EPR à Penly.

Un militantisme non déguisé, finement et drôlement habité d'une série de personnages des plus révélateurs par leurs confidences empreintes de cynisme comme par leurs non-dits pleins de morgue. Pierre Mesmer, Pierre Mauroy et tous les acteurs de la "soirée citoyenne" : la petite dame inquiète du premier rang, le maire de la commune impuissant, l'agaçant animateur du pseudo-débat démocratique, le représentant d'EDF vitrifié par la suffisance, Nicolas Lambert les interprète tous avec justesse, virevoltant de la salle à la scène.

Quand il est Nicolas Sarkozy à la centrale de Gravelines, le public rit mais sans perdre le fil d'une démonstration efficace. Quand il incarne le discret Pierre Guillaumat - agent des renseignements français, ministre du général de Gaulle, administrateur du CEA en même temps que d'EDF, premier président d'Elf-Aquitaine -, chacun se concentre, conscient que sont relatés là des épisodes peu connus. Surnommé le "tsar de l'énergie", Pierre Guillaumat oeuvra à la fois à la réalisation de la bombe atomique hexagonale et au lancement du programme nucléaire civil le plus ambitieux du monde. Sa présence plane sur les trois spectacles que Nicolas Lambert veut consacrer aux piliers de l'indépendance à la française : pétrole, nucléaire et armement. Avenir radieux, une fission française est le deuxième opus de ce "pack républicain" dont le troisième volet est en chantier.

Lourde de secrets, l'ombre de l'ingénieur Guillaumat pesait déjà sur le procès Elf. C'est là que Nicolas Lambert l'a remarqué, durant les longues heures passées dans la salle d'audience d'où sortira le premier volet de sa trilogie : Elf, la pompe Afrique en 2004. Avec sa chronologie bien réglée, un procès est un spectacle. Une réunion organisée par la Commission nationale du débat public aussi, à en croire Nicolas Lambert.

Né dans une famille sans livre, le comédien a étudié la philosophie, tourné souvent dans les lycées de banlieue en compagnie du Théâtre universitaire de Nanterre qu'il a dirigé entre 1990 et 1992, avec Molière et Marivaux pour étendards. Sur scène comme à la radio pour laquelle il réalise des documentaires, il traque avec obsession l'"a-démocratie", cette façon bien huilée de dire au citoyen qu'il ne pourrait rien y comprendre de toute façon.

EDF consacre 50 millions d'euros par an à sa communication, Areva tout autant, rappelle le comédien en guise de mise en bouche. A quoi bon tous ces millions ? "Je n'ai toujours pas écrit uranium sur ma liste des courses !"

Martine Valo

Avenir radieux, une fission française, de Nicolas Lambert, musique Eric Chalan, interprétée au violoncelle par Hélène Billard, vidéo Erwan Temple. Le 19 octobre à 20 h 30 au Théâtre du Fil de l'eau, 20, rue Delizy, Pantin (Seine-Saint-Denis). Tél. : 01-49-15-41-70. Tarifs : 5 à 10 €. Et aussi, le 24 novembre à Barcelonette (Alpes-de-Haute-Provence), le 27 à Chaumont (Haute-Marne), les 29 et 30 à Amiens (Somme), etc.

© Un Pas de Côté 2017 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert