Les chroniques d'un ouvreur

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Avenir Radieux, une fission française
par Fitzgerald B.

Sept ans après Elf, la pompe Afrique, Nicolas Lambert réussit de nouveau ce véritable tour de force, de nous offrir, seul en scène, un théâtre documentaire, à la fois drôle et effrayant. Sa méthode de travail s’est forgée au moment du tristement célèbre procès Elf, dont il a suivi l’intégralité des audiences et qu’il a scrupuleusement retranscrit jusque dans les moindres détails. A partir de cette énorme masse de feuillets il a construit un spectacle dense, qu’il a joué plus de quatre cent fois et dans lequel il interprète tour à tour tous les protagonistes de l’affaire, en reprenant leur propos exacts. Le spectacle est d’ailleurs repris au Grand Parquet, une fois par semaine, à l’occasion de la création du deuxième volet de sa trilogie « française » : Avenir radieux, une fission française. Après le bleu du pétrole, il s’attaque au blanc du nucléaire – en attendant le rouge de l’armement… Une trilogie politiquement incorrecte, puisqu’elle vise à révéler ce que l’on cherche à cacher, à amoindrir. Or toute l’habileté de ce théâtre subversif est de prendre ses adversaires « aux mots » : une fois de plus, l’intégralité du texte qu’il prononce est véridique, c’est celui-là même qui est sorti de la bouche des partisans des politiques que Lambert dénonce. Par la mise en scène de ces vérités, l’effet d’accumulation et de juxtaposition, l’écœurement est provoqué et la lumière est faite sur l’absurdité, voire la cruauté de certains raisonnements. La difficulté explique Lambert, est alors de « créer un effet de saturation, sans saturer le public. »

La base du spectacle est la reproduction d’un débat public sur l’utilité et les modalités de la construction d’une deuxième centrale nucléaire de type EPR en France, sur le site de Penly. Le débat que Lambert donne à entendre, eut lieu en 2010 – soit 1 an après le début du chantier… On peut ainsi se demander de quoi on allait débattre puisque les décisions étaient déjà prises et effectives… Tout au long du spectacle, outre la légitimité du nucléaire comme solution « d’avenir », Lambert va effectivement s’ouvrir à une question plus vaste : celle de la place de l’opinion publique dans la démocratie française. Lambert reconstitue à merveille l’ambiance du débat à travers la galerie de personnages qu’il interprète: militant agité, maire opportuniste, conseillère municipale consciencieuse et industriel langue-de-bois. Ce débat, dont on sent qu’il est d’avance tronqué, permet malgré tout de mettre à jour de vrais enjeux. Les questions de sécurité restent sans réponse : les convois de déchets sont désormais classés « secret-défense », comment prévoir à l’avance les mesures de protection adéquates ?? Une autre disposition problématique est dû à une « règlementation européenne », sous-entendu, « on n’y peut rien ». Enfin l’agent d’EDF prononce ce lapsus éloquent « je ne vais pas répondre à la place des représentants de l’Etat, mais quand même… ». On y voit aussi apparaître un personnage particulièrement timide, maladroit et fuyant : le représentant de l’Autorité de sureté nucléaire ! C’est rassurant… Par ses réponses, on comprend que son autorité est entièrement fantoche puisqu’elle n’est pas au courant de tout, qu’elle n’a aucun pouvoir réglementaire (contrairement à d’autres pays, précise-t-il !) et que même ses avis ne semblent pas pris en compte ! A contrario on apprend que la surveillance du nucléaire en France n’est exercée que par le nucléaire lui-même : c’est le seul domaine dans lequel l’inspection du travail n’a pas le droit d’intervenir. Ce domaine fonctionne donc en circuit fermée, comment croire à l’objectivité et l’indépendance de certaines informations et statistiques…*

A l’intérieur de la restitution de ce débat, Lambert rapporte avec un esprit de synthèse lumineux les grandes étapes de l’installation de l’énergie atomique en France. On y entend, dans des imitations parfois très convaincantes, les voix de Valéry Giscard d’Estain, de Mitterrand ou de Sarkozy – dont les mouvements de mains rappellent ceux d’un pantin. Leur visage en noir et blanc est projeté derrière l’acteur sur un grand écran. Isolé dans un halo et bougeant au ralenti, on a l’impression de voir apparaître, non pas le spectre du père d’Hamlet, mais la présence fantomatique de ces hommes politiques, qui laissèrent également derrière eux des héritages potentiellement empoisonnés. Par la suite on se retrouve soudain à l’Assemblée Nationale à l’époque de Guy Mollet en 1956, avec comme fond des images d’archives des premières centrales américaines, proches de la vidéo de propagande.

On assiste enfin tout le long du spectacle à des extraits d’un entretien intime livré par Pierre Guillaumat l’année de l’accident survenu à Tchernobyl. Ce personnage, que l’on avait déjà découvert avec effroi dans Elf, la pompe Afrique, semble être l’archétype même du… comment dire, monstre ordinaire ? De l’être sans scrupule, d’une sincérité déconcertante et qui peut ainsi déclarer sans même rire « Mais à quoi ça sert une discussion parlementaire ? » Ou encore « Qu’est-ce que c’est l’opinion publique ? Je crois que j’ai vu ça que chez Offenbach. » Et Lambert de nous faire entendre, lui avec humour, un extrait de l’œuvre en question à ce moment-là. Le tout est accompagné par les improvisations subtiles d’un contrebassiste, dissimulé dans la pénombre derrière l’écran. Pendant tout le spectacle, le musicien contribue à créer ce décalage, cet écart par rapport à la dimension purement documentaire. Les moments en pizzicato, les moments plus chantants, ou encore la mélodie de la Marseillaise progressivement déformée, comme ivre… participe à une évasion poétique, tandis que la prestation du comédien au style parfois proche de celui d’un Rowan Atkinson (Mr Bean), apport une évasion par l’humour.  Car le tour de force du comédien est bien de parvenir à nous faire rire sur des sujets pourtant graves et sérieux. En plus de parvenir à maintenir notre attention, seul en scène, deux heures durant, sur des textes parfois ardus. Je crois que l’une de ses qualités est d’être spectateur avec nous de tout ce qu’il raconte, notamment dans sa conclusion « le Président de la République vient de dire dans cette dernière scène ». Cette expression même donne l’impression que lui aussi a assisté à la scène. A plusieurs reprises pendant le spectacle, il nous parle en tant que Nicolas Lambert, d’une manière très spontanée, explique la genèse de spectacle, raconte des anecdotes de tournée etc. Ces apartés apportent l’ultime qualité à ce spectacle citoyen et nécessaire.

* De même que l’OMS n’a pas eut le droit d’enquêter et de travailler sur le site de Fukushima suite à l’accident de mars dernier. Les informations transmises dans les media, n’émanèrent d’aucune autorité indépendante…

Fitzgerald B.

© Un Pas de Côté 2018 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert