Libération - Portrait


Nicolas Lambert. Planches de chahut 
par Laure Noualhat

PORTRAIT Armes, pétrole, atome… A Avignon, ce «documentariste théâtral» étrille les complaisances de la politique française.

Certaines personnes sont ainsi constituées qu’on leur souhaite de ne jamais soigner leurs névroses. Celle de Nicolas Lambert s’appelle la politique. Pas celle qui consiste à balancer des petites phrases sans intérêt à la figure de ses opposants, plutôt celle qui plonge dans le cambouis de l’organisation des groupes. Il en a saupoudré toute sa vie, lui conférant l’authentique saveur de l’engagement. Pour cet acteur qui se produit sur la scène du off d’Avignon durant trois semaines, notre société a déserté son Agora.

Dans l’ancienne cité des Papes, Lambert se pointe avec quatre-vingt-dix minutes de spectacle consacré à l’histoire du nucléaire français. Posé ainsi, ça s’annonce roboratif, indigeste, en un mot, chiant. Tout le contraire. Instructif, enrichissant, drôle, Avenir radieux, une fission française donne à voir l’ensemble des facettes politiques du diamant nucléaire : de la naissance de la bombe au scandale du prêt Eurodif, en passant par la sûreté de nos centrales et la bonne composition de nos dirigeants à l’égard de ce fleuron industriel. Nicolas Lambert campe une trentaine de rôles de son documentaire théâtral, se glissant dans la peau de militants arc-boutés, de gendarmes du nucléaire, d’experts de l’ombre, de présidents de la République… Ce spectacle est, ni plus ni moins, d’utilité publique, notamment parce que notre président normal nous a promis un grand débat sur l’énergie à la rentrée, et qu’il serait pour le moins hérétique de ne pas potasser le dossier avant de vouloir y participer.

En 5 dates

19 juin 1967 Naissance à Saint-Quentin (Aisne).

22 mars 1990 Premier spectacle, Nanterre la Folie, adapté du roman de Robert Merle .

Début 2003 Assiste aux auditions du procès Elf.

2010 Participe au débat public autour de l’EPR de Penly.

Juillet 2012 Avenir radieux, une fission française. Théâtre du Chêne noir, à Avignon jusqu’au 28 juillet.

Nicolas Lambert fabrique donc un théâtre politique. «On s’en fiche des histoires à l’eau de rose dans lesquelles Paul aime Samantha qui adore Jean-Marc… Si le théâtre ne sert pas à piger le monde, il ne sert à rien», martèle ce grand dégingandé aux faux airs de Mr. Bean. En apprenti maçon de la pensée, Lambert se sert des mots, du jeu, de la scène, comme d’une masse explosant les murs. «Je mets un peu d’art dans les rencontres de militants antinucléaires et de la politique au Festival d’Avignon.» Certains lui reprochent d’avoir injecté de la musique dans son spectacle, lui répond qu’il faut réinjecter la Politeia partout. Et un peu de musique aussi (un contrebassiste l’accompagne), histoire de cimenter ses histoires.

Nicolas Lambert est un récidiviste. Avant l’atome, il avait élaboré un spectacle entier à partir des auditions du procès Elf, Elf, la pompe Afrique. On a vu plus ragoûtant. En deux heures, il livrait la substantifique moelle de l’affaire, avec des vrais bouts de citations dedans. Car ses spectacles sont bâtis à partir de l’existant : bribes d’interview, auditions, lectures, déclarations, tout est vrai. «Les hommes de pouvoir, les vrais, ceux de l’ombre, ne croient pas en la démocratie. Pour eux, ça ne fonctionne pas. Dans Avenir radieux, je reprends le contenu d’une interview de Pierre Guillaumat, ancien patron du CEA, père de la bombe A, fondateur d’Elf Aquitaine, et j’en passe, qui se demande, dans les années 60, comment le programme nucléaire français pourra se perpétuer vingt ou trente ans plus tard, si on laisse la démocratie investir le secteur.» Avant de filer à Avignon, il s’est réfugié dans sa grange bourguignonne où il termine le dernier volet de son triptyque, sur l’armement. «Pétrole, atome, armes, les trois mamelles de l’Etat français.»

A l’entendre, Lambert est une sorte de rescapé. Il a grandi dans une famille de classe moyenne, banale à s’en nécroser le cerveau. Son père est dessinateur industriel, sa mère, infirmière, meurt d’un cancer à 47 ans. Avec ses deux sœurs, il grandit à Saint-Quentin (Aisne), dans une maison sans livres, où seule la voix de Max Meynier - star de RTL avec les Routiers sont sympas - fait résonner le vaste monde. «Quand j’y pense, c’était une vraie vie de petite province. Au lendemain du bac, toute ma génération avait quitté la ville pour Paris, Reims ou Lille.»

Il s’amuse sur les planches dès la fin du collège mais dit être «né» grâce à son prof de français au lycée, Yves Bletzecker. «C’est le premier à m’avoir fait comprendre que la France avait eu un empire colonial. Avec lui, on montait du Bertold Brecht. Et on a lu tous ces textes qui éveillaient nos consciences !» Le bac en poche, l’ado découvre la philosophie et «s’éclate». En toute logique, politique + philo = études à Nanterre. Des années plus tard, son premier spectacle sera d’ailleurs consacré à la folie de Mai 68 qui s’empara naguère de sa fac.

Dans son quotidien le plus trivial aussi, l’acteur a injecté de la politique, traquant sans relâche ses incohérences, tout en les aménageant au gré de petites bulles de bonheur. Au restaurant, il choisit un tartare d’espadon, renonçant à un steak de thon dont personne ne sait lui dire s’il est rouge, donc en voie d’extinction, ou germon. «Greenpeace a sorti une appli pour iPhone qui permet de savoir où en est l’état du stock du poisson qui est à la carte. Je vous la filerai.» L’intermittent du spectacle parcourt Paris à vélo, compteur de vitesse boulonné au guidon, et organise ses tournées en train. «C’est important qu’un spectacle puisse tenir dans une valise. Pour Elf, nous avons fait 400 dates comme ça.» On l’aura deviné : il fait partie des 2 % d’électeurs qui ont cru en Eva Joly, «pour le programme». Parce que les idées dépassent les hommes, Lambert exècre la politique «politichienne». «Pendant la présidentielle, j’avais l’impression d’assister à un avatar de la Star Ac. La politique ne devrait pas s’incarner, les leaders, les guerres des chefs, tout cela nuit aux idées. On devrait discuter des programmes, se demander ce qu’on veut, une société sans bagnole, sans avion, durable, juste, Le reste, on s’en fout», dit celui qui a nommé sa compagnie théâtrale Un pas de côté en hommage à Gébé et à son An 01, qui clamait en 1971 : «On arrête tout, on réfléchit.» Il a suivi de près l’éviction de l’ex-ministre de l’Ecologie, Nicole Bricq, dessoudée pour avoir tenté de suspendre des forages pétroliers au large de la Guyane. «Avec les lobbys pétroliers ou nucléaires, la transition écologique, c’est pas pour maintenant !»

(Photo MARTIN COLOMBET pour Libération.)

Après Avignon, il se mettra au vert, le temps de camper autour des lacs italiens, avec sa femme Hélène, violoncelliste qui dirige l’école de musique Polynotes, et leur fille, dont le prénom, Rosa, illustre la philosophie lambertienne selon laquelle la politique irrigue la vie. Comme Rosa Luxembourg, imagine-t-on paresseusement. «Oui, mais pas que… comme la peintre Rosa Bonheur, figure des débuts du féminisme, ou la militante américaine Rosa Parks, couturière devenue célèbre pour avoir refusé de céder sa place à un passager blanc dans un bus.» Dans sa chambre, il y a un planisphère sur le mur. C’est un monde vu de la Chine qui inverse les continents et retourne le cerveau. «Comme ça, je suis remis à ma place, tous les matins.»

© Un Pas de Côté 2017 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert