Regards

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Les défis environnementaux réinventent le théâtre d’action
par Marie Painon

Deux spectacles créés cet automne s’emparent de la question enironnementale. Du vert - sombre - sur les planches.

L’Environnement est sur le devant de la scène. Les crises qu’il traverse et les débats qu’il soulève imposent de réagir. Vite et fort. Tout le monde ou presque le dit. Mais dans le vacarme ambiant, la réflexion a-t-elle réellement les moyens d’avancer ? Les menaces incessantes que médias et grands décideurs font planer au-dessus de nos têtes alimentent les angoisses d’une opinion – nous – qui s’épuise à chercher des solutions et des réponses à sa portée. Voilà le monde couleur vert-de-gris que peignent deux spectacles créés cet automne : Avenir radieux, une fission française de Nicolas Lambert, et Laissez-nous juste le temps de vous détruire de la compagnie du Dernier Soir, un texte écrit par Emmanuelle Pireyre et mis en scène par Myriam Marzouki. Le premier nous plonge dans la sombre histoire du nucléaire hexagonal sur un mode quasi documentaire. Le second tire de nos faits et gestes quotidiens une fable sur la chute accélérée du mythe du progrès. Deux points de vue distincts, donc. Mais qui s’annoncent complémentaires dès l’ironie grinçante de leur titre respectif. Et dans lesquels on retrouve des procédés très proches, ceux d’un théâtre militant ambitieux et intelligent : un réalisme saisissant, un propos très dense, une dose d’humour pour faire passer le message.

Dans ces spectacles, la cohérence du discours tient lieu d’intrigue. Beaucoup, beaucoup d’informations circulent. Mais le sentiment d’oppression suscité par cette avalanche fonctionne comme un ressors dramatique à part entière. Les scènes de discussions sur internet de Laissez-nous juste le temps de vous détruire, par exemple, sont de grands moments de divertissement. Au début les bons plans fusent sur les forums, c’est-à-dire à travers le plateau : euphorie du partage et de la conquête du savoir. Puis au fur et à mesure, la frappe s’affole sur les claviers, on sent monter l’hystérie, les peurs, les frustrations... « Comment faire ? » : plus il y a d’informations, plus il en faut ! Alors de la folie des marchés financiers aux dessous du « nucléaire stratégique français » (alias « la bombe »), ces deux créations abordent à peu près tous les aspects imaginables de leur sujet. Mais sous la forme de saynètes rythmées, en prise directe avec l’air du temps, qui les rendent passionnants.

Sans dogmatisme   Nicolas Lambert, comme à son habitude, réussit un véritable one-man-show manifeste. Seul en scène avec un contrebassiste (ou une violoncelliste) invisible, il interprète tous les acteurs qui font ou subissent le développement du nucléaire « près de chez nous ». Il navigue pour cela entre la reconstitution d’archives – les confessions d’un Pierre Guillaumat tapi dans l’ombre, ex-éminence grise de la politique énergétique de la France, ou les discours mi-carotte mi-bâton d’un Président Sarkozy irrésistible… de drôlerie – et des séquences inspirées des débats publics sur le nucléaire organisés notamment à Penly et à Flamanville. Il devient alors tour à tour l’animateur qui distribue et confisque la parole ; le représentant syndical crachant sa colère au micro ; l’ingénieur qui tremble d’assumer son rôle d’expert en sûreté nucléaire ; l’élu local roublard et péremptoire ; ou cette femme qui quand même, malgré tout, « [se] pose un petit peu des questions »… Mais loin de donner systématiquement le beau rôle aux citoyens de base, cette galerie de portraits croque chacun dans ses excès et ses ambiguïtés. C’est ainsi que le syndicaliste tonitruant, à contre-courant de la pure opposition écologiste au nucléaire, joue simplement un calcul contre l’autre : plutôt les emplois et les retombées économiques d’un nouvel hypermarché, que les avantages liés au développement d’une centrale. Les dogmatismes – de tout bord – n’ont pas leur place dans ce spectacle qui se joue dans le concret, à hauteur d’hommes et de femmes.

Des pantins désorientés  Laissez-nous juste le temps de vous détruire adopte le même parti pris. Avec en prime une réflexion plus théorique sur l’absurdité, voire le ridicule, auxquels la course au progrès accule l’humanité. Le décor écolo-kitsch – aussi vert que celui de Nicolas Lambert est noir et dépouillé – fait mal aux yeux. Les dialogues sont saturés par un fatras de mantras en tous genres : « Il faut que tu évolues ! », « On peut beaucoup progresser ! », et encore ce refrain repris en chœur : « Ah, là là ! C’était vraiment n’importe quoi. C’était le 20ème siècle ! ».

Le plus insupportable étant que cette accumulation de formules-types ne sonne même pas faux. Portée par l’efficacité du jeu, de la mise en scène et de l’écriture, elle fait écho à une manière de communiquer tristement contemporaine où chacun s’approprie et relaie « de soi-même » des injonctions venues… D’en haut, évidemment. De ces grands manitous du management des foules qui, forts de leur expertise, imposent des choix décisifs pour l’évolution de nos rapports à la nature.

En les convoquant sur scène, Nicolas Lambert en dresse un portrait édifiant. En les effaçant du décor, la compagnie du Dernier Soir rend leur entreprise de « conduite du changement » plus terrifiante encore. Et ce alors même que les injonctions en question sont moins discutables : dans Laissez-nous juste le temps de vous détruire, il ne s’agit pas de faire accepter le risque nucléaire. Les personnages cherchent au contraire à se « responsabiliser » pour rétablir des rapports plus équilibrés avec l’environnement. Mais paradoxalement, leur prise de conscience les réduit à l’état de pantins désorientés. Hier adeptes du rêve pavillonnaire en kit, puis éco-consommateurs consciencieux, cyber-citoyens en chambre : les quatre comédiens se glissent de sketch en sketch dans la peau des générations qui se sont succédées ces dernières années, toujours pourchassées par une menace nouvelle, toujours enthousiasmées par un nouveau modèle de vie « responsable »… Conditionnées et asservies par leur culpabilisation permanente.

Et quelle agitation ! Un jour, il faut à tout prix sauver une cafetière électrique défaillante de la poubelle. Panique à bord. Puis voici un couple qui a décidé d’expier « une empreinte écologique qu’[il] avait du mal à assumer ». Tous les deux n’ont plus depuis qu’une seule occupation : l’éco-geste à plein temps. Ces personnages, en fait, sont déconnectés du réel. Ils ne s’expriment plus : ils témoignent, façon talk-show. Ils ne vivent pas : ils fantasment la « real life » sans oser quitter leur écran. La dialectique « risque permanent/progrès obligatoire » imprimée dans les esprits est intenable. Elle ne peut mener qu’à l’impasse, puis à l’explosion.

Ou alors… elle se dégonfle : c’est la revanche que nous offre Avenir radieux en plongeant au cœur du « nucléaire dans le texte ». Ici encore, que de grands mots ! Au camp de « l’ignorance », du « passé » voire du « Moyen Âge » s’opposent inlassablement « le destin du pays », notre « très lourde responsabilité vis-à-vis des générations futures ». Au regard de quoi s’impose bien sûr « une avancée considérable » : le choix de « l’indépendance énergétique de la France » par l’atome… Un atome fiable et sûr qui produit néanmoins un grésillement de compteur Geiger sous l’archet du musicien. À moins que les accents d’allégresse qui animent (parfois) ces voix pontifiantes ne se transforment en sanglots. Avec ces clins d’œil sonores malicieux, tout est dit. Condensée et restituée par Nicolas Lambert, la ritournelle officielle s’effondre d’elle-même face à la cruauté des faits.

Une troisième voix  On relève d’abord le parallélisme parfait entre ces bonnes intentions et celles de l’opinion. La vox populi aussi s’inquiète pour « nos enfants ». Des pratiques du « Moyen Âge », elle aussi en dénonce : ces institutions qui rivalisent d’incompétence ou de mauvaise foi pour ne jamais répondre aux questions posées. Et sur ce point de la transparence, Nicolas Lambert jette dans la balance des dossiers accablants. La supercherie grotesque des débats publics n’est rien, à côté de l’atmosphère de polar crasseux qu’on découvre en coulisses. Elle pourrait se résumer à un seul et unique objectif : circonvenir «  l’opinion publique », cette gêneuse, par tous les moyens. Au prix de manœuvres clandestines comme de reniements publics. Avec aussi l’appui de ces bulletins d’information qui ponctuent le grand désordre de Laissez-nous juste le temps de vous détruire – les deux spectacles dénoncent les médias dominants avec la même virulence. Car comme le dit Pierre Guillaumat, la source de première main d’Avenir radieux : «  le Français n’aime pas informer... »

Moralité ? Sous nos peurs environnementales, la réalité de la crise est profondément politique. Au spectateur qui espérait « juste » comprendre s’il faut être pour ou contre le nucléaire, ou comment vivre sans épuiser les ressources de la planète, ces créations démontrent que le problème est encore plus grave et plus global. À l’échelle du système. Avenir radieux se garde donc de livrer des solutions prêtes à l’emploi et finit toutes lumières éteintes. Dans Laissez-nous juste le temps de vous détruire, plus tranché, les personnages en viennent à abattre le décor avant de se dresser au milieu d’une brume qui annonce, préviennent-ils, un changement radical. Problème, cette révolution-coup de théâtre apparaît en porte-à-faux avec la complexité de l’intrigue. Elle lève l’ambigüité du titre. Or le spectacle avait posé assez de jalons pour la laisser ouverte, cette question : qui est le « nous » menaçant, qui est le « vous » promis à la destruction ? Comme si la troupe se raccrochait, au dernier moment, à une forme d’engagement qui n’est pourtant pas la plus intéressante – quand le théâtre assène sa radicalité au lieu de l’expliquer, parce qu’il ne s’adresse au fond qu’à des convaincus d’avance.

Mais que le théâtre lui-même fasse partie de la solution : oui, absolument ! Un théâtre qui informe, décrypte, qui se fait média alternatif contre les manquements du discours dominant. Un théâtre qui en d’autres termes ouvre une troisième voie et l’incarne, dans les deux spectacles, par le même procédé emblématique : l’irruption d’une troisième voix qui sort de l’action pour s’adresser directement au public. Ainsi l’un des comédiens de Laissez-nous juste le temps de vous détruire s’extrait régulièrement des tribulations de ses camarades pour retourner sur eux un regard de reporter. De même, il arrive à Nicolas Lambert de prendre la parole « en personne ». On le voit même au début finir de nouer sa cravate, commenter l’actualité... Puis livrer une des raisons qui l’ont poussé à écrire sa Fission française : les publicités grand public d’EDF et d’Areva. Il se demandait ce que ces grands industriels espèrent « vendre » à nous autres, modestes consommateurs. Alors il a enquêté.

Ces voix « off » permettent donc d’accompagner le public. Avec, sur le présent, un diagnostic très clair : les mécanismes démocratiques ont été dévoyés, les citoyens sont dépossédés des moyens de gérer leur environnement. Concernant le passé, les séquences rétrospectives, nombreuses et plus ou moins récentes, dévoilent ce qui a conduit à ce dérèglement. Mais quid du futur, de l’avenir ? C’est la préoccupation qui trône en tête d’affiche de Laissez-nous juste le temps de vous détruire et d’Avenir radieux. Et sur ce plan, la troisième voix (du théâtre) prend toute sa dimension, puisque l’information alternative qu’elle porte est justement en train de faire changer les choses. Elle modifie le rapport de force au profit de l’opinion déboussolée qu’incarnent non seulement les personnages sur le plateau, mais aussi les spectateurs dans la salle. En venant à notre rencontre, cette voix matérialise la dynamique collective dont le spectacle a besoin pour entrer en action.

Car parmi toutes les raisons de désespérer, le collectif est bien la seule base que nos auteurs préservent envers et contre tout. Leurs personnages continuent à discuter sur internet du moyen de réduire à néant leur empreinte écologique – même si le saccage se poursuit sans eux. Ils s’obstinent à participer aux réunions de la Commission nationale du débat public – même si la construction de l’EPR de Penly s’est déjà décidée sans eux. Ils résistent. Ça n’est définitivement pas le Grand Soir. Mais cela ressemble à une reconquête de la démocratie. Et c’est peut-être une réponse à tous ceux qui se demandent pourquoi on n’a pas vu, en France, des milliers d’Indignés se rassembler sur la place publique. Entre mille lieux possibles, le mouvement des Indignés français est ici. Dans ce théâtre qui recycle nos peurs en une énergie lumineusement vert-de-gris.

Les défis environnementaux réinventent le théâtre d’action

par Marie Painon


© Un Pas de Côté 2017 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert