Témoignage Chrétien

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Le théâtre comme un scalpel
par Naly Gérard

Après avoir radiographié le procès Elf, Nicolas Lambert fait subir le même sort à l’industrie nucléaire française. En homme de théâtre qui prend le pouls de la démocratie.

Il y a quelque chose du journaliste d’investigation chez Nicolas Lambert. Il en a les qualités : la rigueur, l’esprit de synthèse et une volonté pugnace de s’attaquer à des dossiers explosifs. On l’a constaté avec Elf, la pompe Afrique, un spectacle qui sou- lève le voile sur les réseaux de corruption entre l’industrie du pétrole, les partis politiques français, l’Élysée et certains chefs d’État africains. Après la Françafrique, il s’attaque à l’industrie du nucléaire dans Avenir radieux, une fission française qu’il a créé cet automne, avant d’étudier l’armement dans un prochain volet. L’ensemble formera la trilogie Bleu-Blanc-Rouge (l’a-démocratie), une forme théâtrale qui veut répondre à une urgence : parler de la France d’aujourd’hui. Au départ, le comédien voulait fouiller les zones d’ombres de l’histoire du parti gaulliste, en « citoyen français qui s’interroge sur ce qui le regarde ». « J’ai retrouvé l’omniprésence de ces trois thèmes (le pétrole, le nucléaire, l’armement, ndlr), explique- t-il. Ce sont des trous noirs de la démocratie : nous ne savons pas ce qui se passe exactement à ces endroits-là. Le théâtre est un instrument pour apporter un éclairage. »

Un travail d’enquête. Pour être aussi indépendant que possible, il a décidé d’aller chercher l’information à la source puis de la donner au public, sans intermédiaire, « de la chair à la chair », comme il dit. Cette démarche d’enquêteur lui est familière. Depuis les années 1990, il a un pied dans l’univers de la radio (avec le collectif Fréquences Éphémères, entre autres) et un autre dans le théâtre,  de préférence documentaire (il a travaillé notamment sur la mémoire de la banlieue). Pour lui, les ondes radio et la scène sont deux moyens de parler du monde, deux façons d’« être un média ». Chaque spectacle de la trilogie requiert un travail colossal. L’artiste a ainsi assisté au procès Elf et aux séances des débats publics officiels autour du réacteur nucléaire EPR de Penly (Seine-Maritime). La matière documentaire récoltée, Nicolas Lambert la trie et la structure lui- même. Il en extrait des voix et des silhouettes, et tisse une trame dramatique. Excellent interprète, il se glisse dans la peau des personnages pour donner vie à cette partition dense, seul en scène pendant deux heures, avec maestria, sensibilité et une certaine dose d’humour. Cela donne un spectacle captivant qui nous tient en haleine et nous fait toucher du doigt la complexité d’un système politique verrouillé.

Dans Avenir radieux, Nicolas Lambert part d’un questionnement naïf : « Pourquoi EDF a-t-il besoin de faire de la publicité pour de l’électricité? ». Peu à peu, il dévoile la mise en place du programme atomique français, il y a soixante ans. Il éclaire les rouages des « débats publics », le discours sur l’indépendance énergétique de la France et sur la gestion des déchets nucléaires. Sans chercher à nous donner de leçons, il expose des faits, rien que des faits, les creuse, les met en confrontation. Il rend lisible la façon dont le pouvoir politique se met en scène, sans tomber dans la fascination, ni dans le cynisme. Nicolas Lambert se refuse aussi à penser à notre place et à brandir l’étendard anti-nucléaire. Il nous invite plutôt à aiguiser notre esprit critique et à nous positionner. Dans cette entreprise artistique hors du commun, le théâtre est un scalpel pour disséquer la réalité, et pousser les spectateurs à s’en saisir. La bonne surprise, c’est que cela passionne le public, comme l’a montré le succès d’Elf, la pompe Afrique. Ce petit spectacle autoproduit a déjà été joué plus de 400 fois, depuis 2004.

Souhaitons le même destin à Avenir radieux, une fission française.

© Un Pas de Côté 2018 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert