Théâtre-Contemporain.net

shapeimage_2.png

De la bombe, que ce spectacle sur le nucléaire ! 
par Léna Minssen

Nicolas Lambert frappe fort. Sa dernière création, Avenir radieux, une fission française, aborde le nucléaire, sujet explosif qui résonne avec l'actualité marquée par l’affrontement de nos politiques sur la question. Du vrai théâtre documentaire et citoyen, un spectacle d’utilité publique à voir de toute urgence.

Frictions  Nicolas Lambert défend un théâtre de l’action qui met en perspective, « histoire(s) de comprendre », de mieux voir, afin d’atteindre sa cible. Il n’attaque pas frontalement, mais vise juste. En 2004, il crée le premier volet de sa trilogie intitulée Bleu (pétrole), blanc (nucléaire), rouge (armement) – l’a-démocratie. D’emblée, trois couleurs qui donnent le ton, trois mouvements destinés à remuer l'histoire (officielle et officieuse) de la France et ses multinationales. Après Elf, la pompe Afrique, sa deuxième pièce explore en profondeur les mécanismes d'une communication empêchée à tous les niveaux, entre perpétuation des mythes politiques et impossibilité du débat.

Débat bidon  Le spectacle commence par une réunion publique d’information sur la construction d’un nouveau réacteur. Nicolas Lambert y joue tous les protagonistes, depuis les hommes qui se succèdent aux tribunes pour légitimer leurs décisions unilatérales, jusqu’aux citoyens venus, en très petit nombre, à cette mascarade, puisque les opinions, tant est qu’elles puissent s’exprimer, peinent à s’échanger. Finalement, tous les sujets qui fâchent seront abordés au cours du spectacle : vices de procédures, gestion du parc français, recyclage des déchets, budgets...

En effet, Nicolas Lambert a minutieusement relevé les arguments mis en avant, pour défendre « l’indépendance énergétique » et la « grandeur de la France » — cela après « la France libre » — jusqu’à ceux pour vanter le « modèle » français, ses « compétences », son « excellence » (y compris environnementale !), arguments qu’on entend désormais à longueur de journée. Tous ces termes qui devraient exploser au visage de ceux qui les prononcent sans vergogne, tous vidés de leur sens ou récupérés, résonnent ici autrement. Déjà, rien que les noms des multinationales en disent long : Framatome, Eurodif, Areva... Surtout, on comprend mieux le choix significatif du vocabulaire : au mot « atomique » renvoyant trop directement à la bombe, puis aux catastrophes, ne lui préfère-t-on pas celui de « nucléaire civil », par opposition au « nucléaire militaire », et enfin celui d’ « énergie nucléaire », ô combien connotatif ? Le spectacle nous fait bien entendre tout cela.

On peut poursuivre cette analyse sémantique. C’est implacable ! La filière nucléaire est à présent le « fleuron » de notre économie. La loi du fric s’intensifiant, c’est à qui fournira les plus belles courbes, à qui chiffrera au mieux le coût des décisions : la « chute vertigineuse du cours des actions » de nos géants de l’atome (20 milliard d’euros se seraient « évaporés » en bourse !), les « pertes astronomiques du chiffre d’affaire » de la filière nucléaire, les risques de « contagion » à l’économie européenne, « la hausse du chômage » (Henri Proglio, PDG d’EDF, prétend que la sortie du nucléaire mettrait « un million d’emplois en péril »), la « baisse du pouvoir d’achat »... Pour l'auteur du Pari nucléaire français, Lionel Taccoen, le démantèlement nucléaire sera « une étape de plus dans l'inflation des dépenses publiques ». Diable ! Dans un tel contexte de marasme socio-économique, il vaut effectivement mieux ne plus parler de « bijoux technologiques » pour les EPR dernière génération. Attention ! Le luxe n’est plus vendeur. Mais quid des dangers réels du nucléaire ?

L’information, c’est le nerf de la guerre La communication est une redoutable arme de propagande. Sur tous les fronts, les représentants du nucléaire doivent propager la bonne parole et éluder les risques majeurs. Le but ? La conquête mondiale des marchés. D’où le recours à la censure, aussi. Ce spectacle est donc explosif car il soulève une chape de plomb (si l’on peut dire !), il aborde de nombreux points « secret défense » (étonnant pour des sujets soi-disant « non militaires »...).

Impressionnant travail de Nicolas Lambert, documenté, construit, bref précieux. Il lui a fallu deux ans de préparation, durée nécessaire pour prendre le temps de voir le système de l’intérieur. L’auteur propose un montage efficace des discours institutionnels marquants, ceux des présidents de la République (« les représentants de commerce les plus efficaces », estime-t-il), ceux exprimés devant l’Assemblée nationale. Il a également suivi l’ensemble des débats publics autour de la construction d’un réacteur nucléaire à Penly, près de Dieppe, et analysé les travaux du collectif grenoblois « Pièce et Main-d’œuvre ». Enfin, il s’appuie sur l’interview d’un journaliste allemand avec Pierre Guillaumat, personnage influent d’après-guerre, essentiel à la compréhension des dérèglements de notre démocratie, puisque cet ancien ministre de la guerre créa la compagnie pétrolière Elf, après avoir dirigé le CEA (Commissariat à l’énergie atomique). Parcours exemplaire, n’est-ce pas ?

Nicolas Lambert démêle les fils de cet imbroglio militaire, politique, économique et industriel. Il met à jour les pratiques occultes des marchands d’armes qui ont conçu le nucléaire civil, avec la complicité des hommes d’Etat, pour légitimer, dissimuler et rentabiliser des investissements publics colossaux leur rapportant gros, très gros.

Les sources sont bien choisies, le regard acéré et le traitement théâtral particulièrement adapté. Nicolas Lambert utilise la scène comme un média, au même titre que les radios libres auxquelles il a aussi beaucoup participé. Choix judicieux puisque les médias traditionnels sont pieds et poings liés aux mêmes groupes industriels qui les financent. La preuve ? La Tribune vient de voir son budget publicitaire d’EDF supprimé suite à un article qui n’a pas plu à ses dirigeants. Soit un manque à gagner de 80 000 € pour l’hebdomadaire déjà en difficultés économiques.

Journaliste, chercheur, philosophe, Nicolas Lambert est donc tout cela à la fois, même s’il est avant tout homme de théâtre. Seul en scène, il incarne plus d’une vingtaine de personnages, restituant la langue de bois des politiciens, la bêtise des technocrates, le mépris des décisionnaires, le ton mordant des industriels, l’aplomb avec lequel les experts énoncent leurs contre-vérités.

Performance L’acteur se glisse dans leur peau avec une grande facilité. Il débite un texte dense, nous tient vraiment en haleine. Alors, tel un sportif de haut niveau, il s’éclipse par moments en coulisses pour quelques respirations qui nous permettent aussi à nous, public, de reprendre notre souffle. C’est une course contre la montre, en effet, à nous en donner le tournis. Un précipité de l’histoire qui nous montre bien l’urgence de la situation. Normal, puisqu’il s’agit de « faire toujours plus de nucléaire, plus vite ». Remonter aux racines du mal aide à comprendre comment notre nation s’est imposée pour occuper une place majeure dans la prolifération nucléaire. Y compris auprès de l’Iran ! Mais Nicolas Lambert n’oublie jamais de nous ramener à notre dramatique actualité, composant même un Nicolas Sarkozy effrayant de ressemblance.

Ces allers-retours dans le temps s’effectuent grâce à des extraits soigneusement choisis, tandis que le portrait de leurs auteurs flotte sur un écran en fond de scène. Écran derrière lequel joue un contrebassiste qui donne la juste pulsation. Écran sur lequel se dessine le profil de Pierre Guillaumat, cet homme de l’ombre, ancien responsable des services secrets ayant tiré les ficelles, qui livre de sidérants apartés sur les arrière-pensées militaires. Troublant !

Ce dispositif scénographique convient parfaitement pour mettre en lumière ces manœuvres politiciennes. Et pour que les citoyens éclairés puissent enfin avoir leur mot à dire, Nicolas Lambert leur donne la parole, jusque-là confisquée, par d’incessants va-et-vient entre la scène et la salle. Des puissants au peuple. Du peuple aux puissants. Ainsi, nous avons la maire d’une commune, très inquiète sur l’effective application du plan Orsec, qui nous démontre l’impossibilité de distribuer à ses administrés les capsules d’iode en temps et en heure. Nicolas Lambert joue aussi un « invisible » qui finit par accéder à la lumière, après quelques vaines tentatives de prise de parole, pour témoigner du sort des nettoyeurs, ces prestataires précaires sacrifiés sur l’autel du nucléaire.

Tantôt à cour, tantôt à jardin, nous avons les soutiens des conservateurs (à gauche !), tandis que les communistes émergent de la droite. Car ici, hommes de tous bords sont mis dans le même sac. Donc, pas de black out sur le revirement de François Mitterrand. Les spectateurs militants en auront pour leur compte, mais ce n’est pas du théâtre d’agit-prop. Rien n’est imposé ici. Avec subtilité, la compagnie « Un pas de côté » choisit des moyens simples qui plaident efficacement en faveur d’un référendum, d’une reprise en main de notre avenir pour qu’il soit, non pas radioactif, mais bel et bien radieux.

Force de frappe théâtrale En attendant, on y est, "dans la merde" (pardon, le nucléaire n’est-il pas une énergie « propre » ?). On y est, donc, dans le spectacle, on ne décroche pas une seule seconde. D’abord, car ce que l’on y apprend est effarant. Ensuite, le rythme du spectacle est bien étudié : pendant près de deux heures, le public reste concentré. Il réfléchit, tressaille et, curieusement, rit beaucoup. C’est que Nicolas Lambert aborde les choses avec philosophie. Avec une feinte désinvolture, il nous balance des énormités, pointe des paradoxes, juxtapose des incohérences, comme le discours de Sarkozy à Flamanville sans équivoque sur l’avenir du projet, alors que le débat public sur la faisabilité du chantier n’est pas encore ouvert.

Difficile de s’amuser de ces jeux de pouvoir compte tenu des enjeux. Pourtant, Nicolas Lambert ne se départit jamais de sa causticité, traitement là aussi adapté pour bien faire ressortir le cynisme ambiant. Alors, la caricature ne manque pas de piquant, comme pour ce responsable de l’Autorité de sûreté nucléaire si peu scrupuleux, scotché à l’issue de secours du théâtre.

On est donc complètement pris par cette histoire qui n’a malheureusement rien d’une fiction. Les clés données par Nicolas Lambert nous aide à mieux mobiliser nos neurones pour enfin nous libérer de l’emprise de ces puissants lobbys. Voilà la preuve que le théâtre peut aussi s’emparer de ces questions brûlantes ! Six mois après Fukushima, le début de la campagne présidentielle relance le débat. Reste que cela fait du bien d’entendre parler des artistes, plutôt que les banquiers qui agissent de moins en moins dans l’ombre. Encore faut-il que les voix comme celle de Nicolas Lambert portent loin. C’est le cas grâce aux structures culturelles qui ont eu le courage de programmer ce spectacle à haute teneur politique. Mais il faut que le bouche-à-oreille fonctionne aussi à plein. Alors, vous savez ce qu’il vous reste à faire...

Léna Minssen

Nicolas Lambert est arrivé au théâtre par le biais de l’éducation. Sa fibre pédagogique vient sans doute de là. Après le théâtre au lycée et à l’université, où il étudie la philosophie, il dirige le théâtre universitaire de Nanterre et participe, comme comédien, à plusieurs créations. La banlieue, il la choisie comme espace de travail pour présenter ensuite des spectacles hors les murs destinés au non-public. Il fonde alors la compagnie « Un pas de côté » pour frapper encore plus fort.

© Un Pas de Côté 2017 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert