Théâtrothèque et autres TOC

Un théâtre engagé, comme on aime, entre documentaire et film à suspense. 
par Daphné Cabaille

Le "seul en scène" est un exercice singulièrement périlleux, dans lequel l'artiste est, plus qu'ailleurs, sur un fil. Heureusement, Nicolas Lambert est soutenu ici par la partition de la violoncelliste Hélène Billard, qui offre tantôt de salutaires échappées et tantôt une ambiance de thriller à ce spectacle "détonnant".

C'est que le sujet est ardu, et les deux heures de la pièce ne suffisent pas à embrasser l'incroyable enquête réalisée par son auteur et interprète durant plusieurs années. Après avoir travaillé sur l'industrie pétrolière dans Elf La pompe Afrique, Nicolas Lambert poursuit son triptyque sur "l'a-démocratie française" en abordant le nucléaire à travers un spectacle d'investigation haletant ; il est actuellement en train de monter le troisième volet sur l'armement. Dans Avenir radieux – une fission française, l'ironie est de mise, et l'auteur remet non seulement en cause la fiction de l'indépendance énergétique de la France mais aussi l'impossibilité prétendue de substituer des alternatives renouvelables à l'énergie nucléaire (sachant qu'en 2010, la part de nucléaire représentait selon ses sources 2,38 % de l'énergie consommée en France).

En cours d'écriture, la catastrophe de Fukushima a ravivé le traumatisme de Tchernobyl sans pour autant faire bouger les lignes, malgré les promesses timorées de François Hollande en la matière. Elle a renforcé les convictions de l'auteur et étayé les preuves à charge contre une énergie dont l'empreinte écologique est dévastatrice sur le long terme (radioactivité des déchets, démantèlement des centrales).

On apprend au final pas mal de choses dans ce feuilleton au suspense efficace où le comédien endosse avec souplesse les habits d'un syndicaliste, d'un élu, d'un haut fonctionnaire de l'Etat, d'un ingénieur, d'un président de la 4e ou 5e République (savoureuse interprétation de Nicolas Sarkozy).

On est donc captivé par cette contre-histoire du nucléaire qui remonte le fil du vingtième siècle, mettant au jour conflits d'intérêt, enjeux géopolitiques et liens obscurs avec les attentats des années 1980. Dans ce théâtre très documenté, on retrouve d'ailleurs la ferveur et la rigueur du travail de recherche effectué par Marie-Monique Robin (auteur d'enquêtes sur la filière OGM, la malbouffe, la torture aux Etats-Unis, la lutte contre la pédophilie, les violences faites aux femmes et le trafic d'organes).

Alternant extraits d'entretiens, de débats publics, et d'allocutions où, au côté des présidents de la République, on entend la voix des communicants d'Areva et EDF, de l'ASN (Autorité de Sûreté Nucléaire), du CEA, des syndicalistes ou des sous-traitants d'EDF - ces nomades du nucléaire récemment évoqués dans le roman La Centrale d'Elisabeth Filhol et le film "Grand Central" de Rebecca Zlotowski, le dispositif adopté par Nicolas Lambert, qui en campe tour à tour les principaux acteurs, crée un rapport scène/salle intéressant, où le 4e mur disparaît pour faire émerger un théâtre citoyen. 

Ce théâtre-là, ce théâtre d'investigation, a le mérite de mettre en lumière la vaste entreprise de désinformation de la population, liée à l'indépendance factice des grandes marques médias actuelles (de Libé aux Inrocks) vis-à-vis de l'industrie en général.

Bref, un théâtre engagé, comme on aime, entre documentaire et film à suspense. 


© Un Pas de Côté 2017 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert