Transrural

Dans les arcanes de l’atome

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Entretien avec Nicolas Lambert qui, après sa pièce de théâtre d’investigation Elf, la pompe Afrique, s’attaque à l’industrie nucléaire avec Avenir radieux, une fission française.

Par Mickaël Correia - Transrural n°423 - janvier 2013


Pourquoi avoir travaillé sur le nucléaire après votre spectacle sur l'affaire elf (1) ?

Nicolas Lambert : Je me suis intéressé au départ à la corruption et je me suis renseigné sur le parti gaulliste, à une époque où il avait tous les leviers du pouvoir. Il y a dix ans, différents procès ont eu lieu : celui des marchés publics truqués d’Île-de-France, des emplois fictifs de la Mai- rie de Paris, l’affaire Elf... Il y avait là quelque chose à retransmettre sur les liens entre industrie et pouvoir, sur comment cela interroge notre démocratie. En me plongeant dans l’industrie pétrolière, j’en suis vite arrivé à l’industrie militaire et nucléaire. Elf la pompe Afrique est le premier volet d’une trilogie « Bleu, Blanc, Rouge, l’a-démocratie ». Avenir radieux, une fission française en est le deuxième volet et je prépare actuellement une troisième pièce sur l’armement.

Comment construisez-vous vos pièces ?

N. L. : Je réalise au préalable une enquête journalistique pendant plusieurs années, comme pour un documentaire sonore ou audiovisuel. Pour cette pièce j’ai aussi assisté au débat public sur l’EPR de Penly. À travers la chair et les mots, j’essaie d’incarner les différents protagonistes et je crée en quelque sorte mon propre média pour mieux transmettre les résultats de mon enquête. Je suis seul sur scène (avec à mes côtés un technicien et un musicien) pour des raisons économiques car il est difficile de faire subventionner ce type de théâtre.

Le débat public autour de l’EPR de Penly en 2010 est au cœur de votre pièce. Que révèle-t-il de l’industrie nucléaire ?

N. L. : Le débat public utilise les mêmes outils que le théâtre : une scène, un public assis, des lumières. Dès le départ, celui de Penly a été construit comme un exposé fait pour convaincre et non pour débattre. Ce n’était pas un exercice démocratique mais un exercice de compréhension sur l’utilité de l’EPR de Penly : la décision de construire ce réacteur avait d’ailleurs été prise dès 2009 à l’Elysée ! La communication est essentielle à cette industrie. Quand j’enquêtais sur le nucléaire, personne ne s’y intéressait, puis après la catastrophe de Fukushima, en 2011, il y a eu un barnum médiatique. Mais dans le pays le plus dépendant du nucléaire au monde, quelques mois plus tard, la question nucléaire a été éludée. Cette industrie a repris en main la communication de façon très efficace voire manipulatrice : il faut savoir qu’EDF et Aréva dépensent plus de 100 millions d’euros par an en publicité...

Un personnage central vient ponctuer votre pièce : Pierre Guillaumat, homme secret et occulte de la Ve République...

N. L. : C’est une figure totalement inconnue du grand public. Il fait partie de ces dirigeants de l’ombre qui étaient aux manettes de l’État pendant plus de quarante ans. Le gouvernement français a fait appel à cet ancien des Services secrets gaullistes pour administrer le Commissariat à l’énergie atomique en 1951, puis créer et diriger Elf mais aussi présider EDF et être ministre des Armées durant la guerre d’Algérie. Cet ingénieur des Mines est le père du nucléaire français et de notre industrie pétrolière mais aussi l’artisan de la bombe nucléaire : il se situait au croisement entre industrie et exécutif, un curieux mélange des genres.

Nucléaire civil et militaire sont-ils intimement liés ?

N. L. : Je reprendrais tout simple- ment les mots de Pierre Guillaumat : « Il n’y a pas eu de bifurcation entre nucléaire civil et nucléaire militaire. Que fait un arbre en grandissant ? Il crée des branches... » Quand on regarde le bilan annuel d’Areva, les chiffres du nucléaire militaire n’apparaissent pas, alors qu’on sait qu’ils produisent et vendent des armes nucléaires, secteur où la France est mondialement très pré- sente. C’est pourtant souvent sur les mêmes sites, dans les mêmes entreprises qu’on fabrique ces armes nucléaires, mais sous couvert de secret défense, on nous tient à l’écart de tout cela. 

Qu’espérez vous déclencher avec cette pièce ?

N. L. : Le nucléaire n’est pas une industrie comme les autres : c’est une activité irréversible. Tous les dix ans, il y a un accident grave, Fukushima en 2011 est malheureusement revenu nous le rappeler... En France, on a choisi l’aveuglement total sur cette industrie, en termes de production, de conséquences à long terme. En tant que citoyen je veux juste savoir pourquoi on nous refourgue ça, sans avoir notre mot à dire et sans avoir le pouvoir de revenir en arrière.

  1. La société pétrolière Elf, en 2001, a été accusée de détourner de l’argent au profit de dirigeants africains et de partis politiques français.
  2. En 2010, un débat public a eu lieu aux alentours de Dieppe sur la construction d’un réacteur nucléaire de troisième génération (dit EPR) à Penly, en Seine-Maritime.


"Avenir Radieux" de Nicolas Lambert

Les spectacles que réalise et joue lui-même Nicolas Lambert recyclent des extraits de comptes rendus officiels, d’interviews et de textes publics pour en faire ressortir, non pas des informations cachées, mais la révélation... de ce qui devrait sauter aux yeux ! Dans Elf, la pompe Afrique, cette méthode efficace lui permettait de mettre en évidence l’incidence des enjeux pétroliers sur la définition de la politique étrangère de la France. 

Avec cette nouvelle production, il attire l’attention sur les non-dits, les ambiguïtés et les purs mensonges qui ont permis aux « nucléocrates » de faire de notre pays le champion mondial des usages de l’atome. Cet ouvrage enrichit le texte de la pièce de très nombreuses informations complémentaires sur le sujet. « Entre rires étranglés et neurones irradiés, on comprend tout »...

Alain Chanard

Éditions L’Échappée – www.lechappee.org – juin 2012 – 128 pages – 10 €.


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