Blog-Notes

Le Maniement des larmes, de Nicolas Lambert : un pas de côté clair de la force
par M.-Laure Paris

C'est un sujet douloureux, pour ne pas dire épineux, que le thème de ce spectacle de Nicolas Lambert intitulé Le Maniement des larmes.

Le titre en soi resterait énigmatique, à le considérer en dehors du contexte de la trilogie Bleu blanc rouge l'A-démocratie, dont c'est le troisième volet. Après Elf, la pompe Afrique, consacré à l'exploitation de pétrole en zone humanitaire, et Avenir radieux une fission française, consacré à l'industrie nucléaire, Le Maniement des larmes retire la poussière déposée sur les étagères de nos mémoires, en particulier celle concernant le financement occulte de certains campagnes politiques et de curieuses malversations sur des contrats d'armement.

Le sujet est certes ardu, bien que les protagonistes soient connus. Car tous les personnages représentés sont évidemment réels, de même que l'ensemble du texte constitué exclusivement de citations réelles. L'ensemble entièrement interprété par l'acteur, avec un beau travail d'évocation corporelle des personnages qui donne une touche humoristique au tableau. On dit souvent que la réalité dépasse la fission, pardon la fiction. On a beau connaître d'avance le dénouement de l'histoire, certaines répliques restent mémorables.

Situé dans la tradition du théâtre documentaire qui reprend des faits réels pour tisser sa trame d'enquête théâtrale, un tel sujet fait craindre d'emblée le discours partisan. Mais, par l'évocation des dirigeants d'alors : Nicloas Sarkozy, Edouard Balladur, ou le colonel Khadafi, entre autres, c'est surtout le système de l'appareil d'Etat lui-même, et son système de défense et d'armement qui sont questionnés puisque ses usages se poursuivent d'un gouvernement à un autre. Outre la réactivation de la mémoire des faits d'actualité, transparaît donc la nécessité pour le metteur en scène de susciter l'éveil démocratique, par la prise de conscience et l'action citoyenne.

"Il faut interroger le pouvoir. Nous avons une vraie responsabilité dans ce qui nous arrive. Si on laisse les industriels et les marchands de canons nous informer, et qu’on laisse faire les politiques qu’ils financent, il ne faut pas s’étonner de ce qui nous arrive", précise Nicolas Lambert*. Et d'interroger sa propre action et sa possible dimension : "Ce que je voudrais c’est que les spectacles servent à comprendre ce qui nous arrive. Je fais ce travail pour cela. J’ai la chance d’avoir le statut d’intermittent du spectacle qui, pour moi, m’oblige à avoir un rôle de service public. J’essaye de m’en servir pour rendre service au public. Et je pense que le public repart un peu mieux armé que lorsqu’il est arrivé" **.

Le spectacle a vu le jour après une dizaine d'années de recherches : investigation, compilation et sélection d'archives, rencontre de protagonistes. Les financements ont cependant été maigres. Le spectacle a eu du mal à trouver preneur pour la diffusion. Certaines salles osent tout de même montrer ce qui semble un outil nécessaire de réflexion contre l'amnésie persistante d'une société de l'instant, et le recul de la réflexion. C'est donc un acte citoyen que de contribuer aussi à cette forme de résistance, en tant que spectateurs.


* La Terrasse, 30 août 2016

** L'Humanité, 14 décembre 2015

© Un Pas de Côté 2017 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert