Cassandre / Horschamps

Aux (l)armes, etc

Avec Le Maniement des larmes, Nicolas Lambert clôt sa brillante et terrifiante trilogie politique et théâtrale, « Bleu-Blanc-Rouge ». Dans ce dernier volet, Lambert explore les relations incestueuses entre exportations d’armes, nucléaire et financement de campagnes électorales de la droite « républicaine ». Une plongée dans ce que le reporter, chercheur, metteur en scène et acteur nomme « l’a-démocratie ».

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Critique

Dans Le Maniement des larmes, Nicolas Lambert documente les volte-face de Nicolas Sarkozy face à Mouammar Kadhafi et les liens troubles entre la sphère politique et l’industrie française. Sur le plateau, un trio guidé par Lambert officie dans un studio de radio pour un reenactment d’interviews des uns et des autres. Mais Lambert restitue aussi les conversations téléphoniques des Brice Hortefeux, Nicolas Sarkozy ou autres Thierry Gaubert. Il rejoue Édouard Balladur devant la commission parlementaire ainsi qu’Anne Lauvergeon, ex-PDG d’Areva. Inutile de dire que ses prestations d’acteur sont toujours aussi délicieuses, sans qu’il ait besoin de tomber dans la caricature.

Le Maniement des larmes, spectacle créé avec l’aide du journaliste Karl Laske, a été donné au Grand Parquet, à Paris, du 18 novembre au 20 décembre, mais risque de ne pas beaucoup tourner. La France a peur, peur de donner à entendre cette parole qui dérange les politiciens autant que les groupes industriels. Les pressions discrètes sur les directeurs de théâtre existent. Si un jour Lambert décide d’ajouter un quatrième volet à sa trilogie, celui-ci pourrait être consacré aux méthodes empêchant la diffusion de ses spectacles…

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Entretien
par Thomas Hahn

Sur l’affiche du Maniement des larmes, vous montrez un baril de pétrole qui peut également être un container de transport pour déchets nucléaires... Et, de fait, dans le spectacle, l’armement, le nucléaire et le pétrole se croisent et se traversent.

Nicolas Lambert : Le baril est aussi une allusion au fait qu’il y a quelque chose de « bidon » dans ce qu’on nous raconte sur notre fonctionnement démocratique. Mais il est vrai que mon but était de faire une série de trois spectacles qui se répondent les uns les autres. On pourra désormais voir Le Maniement des larmes qui raconte le financement de la campagne électorale d’Édouard Balladur de 1995 par le jeu des rétrocommissions et enchaîner avec Elf, la pompe Afrique qui montre le procès de mêmes personnages pris la main dans le sac. L’attentat de Karachi en 2002 est lié à la campagne électorale de Balladur et il y avait à l’époque des hommes intermédiaires qu’on retrouve plus tard dans des interrogations sur le financement de la campagne de Nicolas Sarkozy. Et il semble bien que les mêmes personnes se trouvent aujourd’hui dans l’entourage du pouvoir…

Tant que vous jouez vos spectacles documentaires, on vous regarde comme un homme de théâtre, mais à l’avenir, on verra sans doute en vous également un historien.

J’espère donner une petite photographie de notre histoire contemporaine. Notre travail au théâtre est de raconter des histoires, et l’Histoire est aussi une histoire qui se raconte. Pour chaque spectacle, je me suis plongé dans un dossier : le pétrole, le nucléaire, l’armement. Une fois que je comprends de quoi il retourne, j’essaie de voir en qui ça s’incarne.

Certains disent que l’Histoire bégaye. À vous entendre dans vos spectacles, on dirait qu’elle se tire dans les pattes, en rafales !

Les ventes d’armes et la géopolitique se recoupent et les conséquences ne concernent pas que les pays acheteurs. La guerre s’invite chez nous sous forme de terrorisme. Dans Avenir radieux, une fission française (1), je décris des attentats qui sont un moyen de faire passer des messages et de faire pression sur le gouvernement français pour obtenir certaines réparations. L’Europe leur répond aussi par des messages.
Hollande se transforme en chef de guerre pour envoyer un maximum de bombes, il s’agit d’une opération de communication. Et c’est un terrain qu’on maîtrise. En revanche, empêcher un individu de sortir une arme à feu et de tirer dans le tas, c’est quelque chose qu’on ne peut pas maîtriser.

On s’emploie à s’activer là où on sait passer à l’acte, au lieu d’opérer là où il le faudrait, faute de compétences. Ça rappelle l’histoire de l’homme qui cherche ses clés sous le lampadaire parce qu’il y a de la lumière, sachant pertinemment que ce n’est pas là qu’il les a perdues. Cet homme s’aveugle lui-même, mais les hommes politiques aveuglent la population. Quand Sarkozy veut étouffer tout débat sur la responsabilité de l’attentat de Karachi, il assène aux journalistes : « Respectons les victimes ! » Dans votre long travail de documentation sur les prises de parole des uns et des autres, avez-vous trouvé une seule personne sincère ?

Tout de même, oui ! Je suis allé dans les lieux du pouvoir en sortant mon costard de scène, qui commence à fatiguer d’ailleurs ! Je suis allé au Sénat, à l’Assemblée nationale, et, une après-midi, sont venus des gens très bien, de l’Observatoire de l’armement, à Lyon. Ils ont fait un gros boulot pour nous faire comprendre comment fonctionne l’armement en France. Ils ont organisé un colloque passionnant avec d’autres associations regroupées sous le sigle ICAN (Campagne internationale pour abolir les armes nucléaires), pour tenter de faire un travail de lobbying en faveur du désarmement nucléaire, notamment auprès des États comme la France ou l’Angleterre, pour leur faire comprendre qu’ils mettent des sommes folles dans des armes qui ne leur apportent plus rien. Lors de ce colloque, la parole a été donnée à Michel Rocard, aujourd’hui très âgé et sans grandes responsabilités et qui a peut-être envie de se refaire une image : il a tenu un discours remarquable sur certains points, peut-être grâce à une prise de conscience due à l’âge. Cela concernait le fait que nous avons laissé beaucoup trop de pouvoir à l’exécutif, alors que l’exécutif est censé exécuter ce que le peuple lui demande de faire.

C’est un aspect de ce que vous appelez l’a-démocratie ?

Rocard est revenu sur son mandat de Premier Ministre. Lorsqu’il a découvert que des villes d’Allemagne de l’Est étaient visées par nos armes nucléaires, il s’en est inquiété auprès du Président de la République pour demander de décibler ces villes : il se disait que si le gouvernement de l’Allemagne réunifiée apprenait que ses villes étaient ciblées, la France risquait de perdre un partenaire important. Et il n’a jamais su si sa demande avait été suivie d’effets.

Pourtant, vous l’interprétez merveilleusement dans toute sa puissance d’égomaniaque, force qui lui a tout de même permis de devenir Premier Ministre…

Juste après, j’interprète un discours de Valls qui se revendique comme l’héritier de Rocard et qui, en même temps, soutient l’arme nucléaire ! Ce qui est intéressant, c’est que Michel est le fils d’Yves Rocard, co-inventeur de la bombe nucléaire française. Il n’est pas inintéressant de voir que le fils a consacré une bonne partie de sa vie politique à mettre en question ce qu’a fait son père : donner à la France une arme incontrôlable, placée entre les mains d’un chef d’État incontrôlable.

Plus frappant encore : sur le nucléaire, Valls tient exactement les mêmes propos que ceux de Sarkozy dans son discours sur l’EPR [le réacteur pressurisé européen, NDLR], que vous documentez en l’interprétant dans Avenir radieux.

Si je convoque sur scène Michel Rocard comme personnage, c’est pour interroger notre héritage et ce qu’on décide d’en faire. Par exemple, après les massacres du 13 novembre, est-ce qu’on continue à boire des bières comme avant ou est-ce qu’on prend conscience d’un problème pour changer les choses ?

Le Maniement des larmes a tout d’une épopée, quelque chose de shakespearien, avec ses hommes de pouvoir tels Sarkozy, Rocard, Hortefeux, ses hommes mystérieux, tel Ziad Takieddine, et ses drames passionnels. Ça saigne entre Thierry Gaubert et sa femme Hélène, en plein divorce, procédure traversée par les magouilles fiscales du mari et par la justice qui essaye de faire son travail. Et Hortefeux s’énerve... Du grand cinéma ! Et vous mettez en scène le making off du spectacle, avec votre travail de recherche et d’évaluation des sources, avec ces enregistrements de coups de téléphone révélateurs...

Pour l’essentiel, je me suis servi de ce qui est public. Je montre effectivement une destruction familiale, mais pas par voyeurisme ! La femme de Thierry Gaubert a commenté ces affaires à la radio. Et je me sers plus largement de ce que les uns et les autres ont pu dire à la radio. Il se trouve que ma propre formation est passée par ce média que j’aime beaucoup. Et j’avais envie qu’il y ait de la radio en direct sur le plateau.

Votre travail consiste finalement à réaliser un montage des interventions d’hommes politiques, distantes de plusieurs années. Quand ces discours complètement contradictoires se succèdent en l’espace de dix minutes au lieu de dix ans, ça révèle l’imposture et l’immoralité des protagonistes.

En effet, c’est ce qui m’importe. Quand on propose au public de mettre un peu d’ordre dans ce flux d’informations et de discours, quand on dispose les pièces dans l’ordre, on comprend beaucoup de choses. Je me suis fait un point d’honneur de ne donner dans ce spectacle aucune explication, alors qu’auparavant je faisais de temps à autre intervenir un personnage narrateur. Mais je grandis... Je me contente ici de laisser le public découvrir les choses, exactement comme je les ai découvertes en juxtaposant les différentes paroles. Et le public va comprendre les mêmes choses que moi, par exemple cette absence de contrôle démocratique de l’armement. Certes, je ne crois plus qu’il soit possible, dans notre monde, de désarmer de façon unilatérale. Mais il faut que l’armement soit acceptable, contrôlable et contrôlé démocratiquement. Le fait est qu’en France, depuis 1939, le ministère de la Défense décide d’à peu près tout ce qui le concerne sans contrôle parlementaire. Nous sommes toujours à l’âge des domaines régaliens, contrôlés par le seul empereur ! Nous avons encore beaucoup de choses à récupérer avant d’avoir le droit de nous appeler démocratie !

Ça signifie qu’un jour l’appareil militaire, État dans l’État, pourrait décider de renverser le président et prendre le pouvoir, comme cela arrive sur d’autres continents ?

Il pourrait être en force pour manipuler suffisamment un président pour que, par exemple, celui-ci déclare un état d’urgence applicable pendant plusieurs mois, ou encore d’autres mesures terrifiantes. Heureusement, on n’en est pas là (2). Quoi qu’il en soit, il me semble très dangereux de laisser autant de pouvoir entre les mains d’une seule personne. Si, en outre, l’élection ou la réélection de cette personne dépend de soutiens financiers venant d’un pays à grandes réserves pétrolières ou gazières, le candidat élu président pourrait devenir redevable à ce pays… Cela me semble bien embêtant.

Embêtant aussi quand vous faites état de vos difficultés à présenter ce spectacle en France…

En effet, nous sommes souvent déprogrammés pour des raisons politiques. Il y a des régions entières où nous ne pouvons pas jouer un spectacle sur le nucléaire, vu les millions qu’EDF et Areva dépensent pour leur communication. Et face à Areva, les directeurs de théâtres plient pour ne pas rompre… il y a un problème plus grave encore, c’est que beaucoup de théâtres municipaux tenus par des compagnies et des équipes artistiques ont vu leurs budgets supprimés. Des salles de théâtre sont en train de redevenir des salles des fêtes tout simplement gérées par des mairies, où l’on invite des gens qui ne font pas preuve de grande exigence artistique, mais qui peuvent remplir des salles. À la suite des élections municipales de 2014, le budget culture de nombreuses municipalités a tout simplement été rayé dans un grand nombre de villes. Même le théâtre de la Cité internationale à Paris est en danger !

En effet, on a l’impression que le FN a déjà obtenu la peau de nombreux lieux culturels, souvent avec la complicité de fait du pouvoir... Voilà que le Grand Parquet, unique lieu parisien à présenter vos spectacles ces dernières années, va se dissoudre dans une autre structure, le Théâtre Paris-Villette… La couleur spécifique de la programmation du Grand Parquet sera perdue. Une perte sèche pour le paysage culturel parisien...

Les grands perdants sont les populations d’origine africaine et indienne que j’ai vu remplir ce lieu tant et tant de fois. Le Grand Parquet est en parfaite santé, le problème est ailleurs, il est politique. À vrai dire, aujourd’hui, au moment où nous jouons, nous nous trouvons dans une coquille vide. L’équipe du Grand Parquet n’existe plus, c’est notre compagnie qui en a les clefs. Le théâtre, c’est un budget sur lequel on peut taper sans faire de bruit. Et puis, ça permet de payer, que sais-je, disons de nouvelles caméras de surveillance dans l’espace public... Ce n’est pas comme ça qu’on va se réapproprier la pensée. Il est urgent de ne pas laisser le discours sécuritaire et a-démocratique l’emporter.

Propos recueillis par Thomas Hahn

(1) Lire Céline Delavaux, « Secrets et mensonges de l’a-République », Cassandre-Horschamp, n° 86, été 2011.

(2) L’interview a été enregistrée le 21 novembre 2015.



© Un Pas de Côté 2017 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert