Charlie Hebdo

Ventes d’armes et ventes d’âmes
par Gil Chauveau

Décryptage d’écoutes téléphoniques, décorticage de déclarations d’hommes politiques, aveux d’intermédiaires, retour sur des bulletins d’infos radiophoniques d’époque... En utilisant dans ses créations ces processus et les matériaux qui en résultent, Nicolas Lambert fait œuvre de théâtre d’investigation. Et en s’aventurant dans l’exploration de quelques-uns de nos très bons et enviés produits du terroir — pétrole (Elf, la pompe Afrique), nucléaire (Avenir radieux, une fission française) et, avec cette pièce, armement —, il touche à trois domaines régaliens où la démocratie est encore aujourd’hui la grande absente et qui sont d’immenses sources de richesse (dont le charme financier ne laisse pas de marbre certains politiques).

S’appliquant toujours à une recherche minutieuse, documentaire, il propose ici, au regard critique des spectateurs, Le Maniement des larmes, troisième et dernier volet de sa trilogie Bleu-Blanc-Rouge, l’a-démocratie (débutée en 2004), examinant cette fois, avec une minutie opératoire scrupuleusement chirurgicale, la fabrication et la vente des armes, pratiques hexagonales maîtrisées et plaçant notre pays au top 5 du classement des exportateurs d’armement dans le monde.

Construisant sa trame à partir de l’attentat de Karachi du 8 mai 2002 pour finir à la mort de Kadhafi, il tisse ses fils entre ces deux actualités pour mettre en exergue la politique de l’armement de ces dernières années et ses étroites relations avec les « affaires d’État ». Se basant sur une chronologie implacable des faits, il démonte et démontre également le système de financement illégal des campagnes électorales par les ventes d’armes.

Ici, la forme de représentation est éminemment théâtrale, emplie de sa communicabilité et de son pouvoir ludique, parfois comique, mais le fond et la matière posés sur les planches du Grand Parquet sont de l’ordre de l’informatif et du pédagogique, puisant méticuleusement ses sources et ses documents dans le réel, dans l’archive enregistrée. Dans tous ces petits aveux, déclarations, révélations ou affirmations que souvent leurs auteurs préféreraient oublier (ou faire oublier).

Posant plus d’interrogations qu’il n’apporte de réponses, Nicolas Lambert laisse le soin aux spectateurs de poursuivre le chemin.

Sortant de ce spectacle, quelques semaines à peine après le 13 novembre, une question essentielle se pose : à qui vend-on nos armes ?

Trouver la réponse... Quitte à provoquer le larmoiement des âmes ! 

Gil Chauveau

Charlie Hebdo

© Un Pas de Côté 2017 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert