La Terrasse

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Le Maniement des larmes / critique
par Catherine Robert

Nicolas Lambert présente le dernier volet de la trilogie Bleu-Blanc-Rouge : après le pétrole et le nucléaire, il enquête sur la troisième source de richesse française, l’armement. Au cœur de « l’a-démocratie », le théâtre résiste à l’enfumage en se faisant éclaireur vigilant. Un spectacle indispensable !

Mémorial des forfaitures et des mensonges d’Etat, Bleu – Blanc – Rouge, l’a-démocratie compose un triptyque que Nicolas Lambert achève cette saison, plus de dix ans après avoir commencé son patient travail de collecte et de mise en forme. Elf, la pompe Afrique relate le scandale qui révéla les arcanes mafieuses de la politique africaine de la France. Un avenir radieux, une fission française éclaire l’imbroglio de la politique nucléaire hexagonale. Le Maniement des larmes explore les relations financières entre le complexe militaro-industriel et les hommes politiques français. Commissions et rétrocommissions permettent de subventionner la vie politique nationale. De l’attentat de Karachi, en mai 2002, jusqu’à la mort de Kadhafi, en octobre 2011, toute une série d’événements scandent le scandale et révèlent, quand on les décryptent, la gabegie et les compromissions. Nicolas Lambert a extrait des conférences de presse, discours politiques, écoutes téléphoniques, émissions radiophoniques, interviewes et confessions publiques, tous les éléments qui constituent les pièces de son patchwork théâtral.

Appel à la vigilance démocratique

Autour de Ziad Takieddine, intermédiaire occulte des contrats d’armement conclus entre les différents gouvernements de la décennie et les acheteurs du fleuron de l’industrie française, s’agitent les acteurs d’affaires emboîtées. Accompagné d’Erwan Temple (en alternance avec Frédéric Evrard) réglant la régie au plateau, et d’Eric Chalan qui interprète la musique qu’il a créé pour le spectacle (en alternance avec Hélène Billard et Jean-Yves Lacombe), Nicolas Lambert joue les protagonistes de cette farce assassine avec un remarquable talent. On découvre le cynisme des manipulateurs, la médiocrité intellectuelle et morale de leurs marionnettes, l’impuissance désabusée des lucides (ahurissante troisième partie autour de Michel Rocard), et le mépris dont font preuve les hommes politiques pour la démocratie et ses instances de contrôle. Nicolas Lambert, excellent comédien, a composé un spectacle au rythme haletant et à la mise en scène impeccable. La forme du théâtre-documentaire est parfaitement maîtrisée. Quant au fond, il parvient à éviter les pièges de la paranoïa complotiste. La composition subtile des différents personnages ne force pas le trait du burlesque, et l’humanité avec laquelle Nicolas Lambert les interprète montre combien ils sont humains, tristement humains. Pas d’antiparlementarisme de mauvais aloi dans cette pièce, pas de sarcasme sur l’air du « tous pourris », mais un appel à la vigilance et à l’information, à s’emparer des armes de la délibération et de la décision !

Catherine Robert

© Un Pas de Côté 2017 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert