La Vie

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Nicolas Lambert
Acteur de la démocratie

par Naly Gérard

En 2004, dans un bar de l’Est parisien, Nicolas Lambert jouait, en solo, un condensé du procès Elf, qui s’était tenu un an auparavant. Personne n’aurait parié un kopeck sur un tel spectacle... La Vie en parlait dès le 27 octobre 2005, et, aujourd’hui, Elf, la pompe Afrique affiche 400 représentations au compteur — une longévité exceptionnelle. L’homme dethéâtre le reprend dans une petite salle privée de la capitale, avec deux pièces, également écrites et mises en scène par lui, sur le nucléaire et le marché de l’armement. Il prouve que l’on peut faire du théâtre populaire avec des sujets qui ne le sont guère.

Travailleur acharné et esprit rigoureux, il suit la méthode du théâtre documentaire : prendre les faits et leur faire dire ce qu’ils disent. Ses sources ? Les propos tenus par les prévenus du procès Elf ; une interview publiée dans la presse de l’homme-clef du nucléaire français — Pierre Guillaumat — ou des écoutes sur l’affaire Karachi diffusées par Mediapart. Sans oublier de nombreux livres. Soucieux de s’adresser à tous, Nicolas Lambert adopte un rythme enlevé, laisse une place à l’humour et à la musique vivante, sans rien simplifier. « Si j’avais osé, j’aurais chanté les répliques, avoue-t-il. Quand j’entends des éclats de rire, je me dis que j’ai atteint mon but : donner du plaisir tout en faisant réfléchir. » S’il fait parfois rire malgré la gravité des sujets, c’est en grande partie grâce à son interprétation. En bête de scène, Nicolas Lambert jongle avec les personnages — une bonne cinquantaine en tout —, accentuant parfois le trait, sans céder à la tentation de la caricature quand il s’agit de Sarkozy ou de Balladur. « En incarnant les hommes de pouvoir, précise-t-il, je veux montrer qu’ils ne sont ni des concepts ni des façades, mais des gens qui, à un moment donné, prennent des décisions. »

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Dans ces domaines précis, les décisions sont prises par un pouvoir régalien, constate sa trilogie. « C’est “l’a-démocratie” : autrement dit une carence de démocratie, résume l’acteur. Dans ces secteurs, nous n’avons pas encore introduit de démocratie. »  Nicolas Lambert laisse le spectateur se forger son opinion sans donner de leçon. L’intégrité de sa démarche lui a valu le soutien du réseau Survie, qui lutte pour l’indépendance des pays africains, d’Attac, de festivals « écolos », de certains groupes d’Amis de La Vie aussi. Nicolas Lambert vient du terrain. En Seine-Saint-Denis, il s’est engagé dans l’aventure collective d’une compagnie indépendante s’adressant à ceux qui n’ont pas l’habitude d’aller au spectacle. L’enfant de la banlieue sud, « sauvé par le théâtre » alors qu’il était un collégien abonné aux redoublements, a transmis aux jeunes le goût de ce merveilleux outil d’expression, de rencontres et d’ouverture au monde.

Un jour, en 2003, alors que le gouvernement accusait les intermittents de nuire à l’économie, le comédien a voulu riposter avec un spectacle sur le fonctionnement de l’État. Ses investigations l’ont finalement conduit vers la Françafrique, le nucléaire et l’armement, mais Nicolas Lambert est toujours en colère : « Est-ce normal qu’Elf ait été conçu pour continuer autrement la colonisation des pays africains ? Que le débat public sur l’utilité d’un réacteur à Penly ait lieu un an après que la décision de l’installer a été prise ? Que, depuis 1939, les questions d’armement ne soient pas légiférées au Parlement ? » Le grand gaillard plante son regard bleu acier dans le vôtre avec une franche indignation : « On ne peut se satisfaire d’un système où tant de pouvoirs sont concentrés en si peu de mains. Il faut des contrepouvoirs, un Parlement qui fonctionne, une justice libre, une presse indépendante. » Citoyen fou de radio, Nicolas Lambert a voulu alerter sur ces sujets réputés arides, plutôt absents des flashs d’information, en devenant un média, à sa manière. « C’est ma petite contribution au “travail” de la démocratie, déclare-t-il. Celle-ci ne va pas de soi et c’est pour s’en souvenir que l’on a fait graver partout Liberté, Égalité, Fraternité ! » Sa compagnie, Un pas de côté, pâtit sérieusement de l’état critique du théâtre public — des salles ferment ou abrègent leur saison par manque de subventions tandis que d’autres dépendent de mécènes... liés au nucléaire. Pourtant, le comédien garde la foi dans la puissance du théâtre. À ses yeux, il peut aider à comprendre le monde et encourager à participer à la polis, la vie de la cité.

Naly Gérard - Photo Matthieu Zazzo


© Cie Un Pas de Côté 2017 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert