L'École des Lettres

« Bleu-Blanc-Rouge, l’A-démocratie »
par Olivier Bailly

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Toute ressemblance avec des faits réels ou avec des personnes existantes ou ayant existé est volontaire. Bleu-Blanc-Rouge, l’A-démocratie n’est pas une fiction. C’est un documentaire théâtral en trois parties : Elf, la pompe Afrique ; Avenir radieux, une fission française ; Le Maniement des larmes.

Reprises successivement jusqu’à la fin du mois de décembre au Théâtre de Belleville, à Paris, ces trois pièces s’interpénètrent et forment un tout. Elles racontent une histoire, la nôtre, celle qu’on ne lit pas dans les manuels scolaires.

De la Françafrique au commerce des armes en passant par le lobby militaro-industriel du nucléaire, elles décryptent les relations particulières qu’entretiennent les dirigeants de la Ve République avec des hommes de l’ombre.

De l’ombre dans la lumière

Le Maniement des larmes, dernier volet en date de cet ensemble – il a été créé à la fin de l’année 2015 – revient sur l’attentat de Karachi, au Pakistan. Quatorze personnes, dont onze employés français de la Direction des constructions navales, y avaient trouvé la mort en 2002.

Il revient également sur les circonstances troubles de l’assassinat du président libyen Mouammar Kadhafi en 2011 ainsi que sur le financement des campagnes présidentielles d’Édouard Balladur (1995) et de Nicolas Sarkozy (2007). Tous ces faits ont un lien entre eux. Nicolas Lambert les relie.

Dans la première scène de cette pièce, le comédien interprète notamment le rôle de Jean-Pierre Lenoir. Flanqué de deux agents, cet officier des renseignements généraux procède à des écoutes téléphoniques. La première d’entre elles est un échange entre Thierry Gaubert – ancien conseiller de Nicolas Sarkozy à la mairie de Neuilly, il le suivra lorsque le futur président sera ministre d’Edouard Balladur – et Ziad Takkiedine, homme d’affaire franco-libanais, intermédiaire dans des contrats d’armements.

Si cet entretien téléphonique est banal, les deux hommes le sont moins. Le deuxième, en particulier, est crucial. Pourtant on l’entend à peine et on ne le voit quasiment pas. Pour chaque volet de sa trilogie, Nicolas Lambert s’est fixé des contraintes, notamment le même nombre de mots, soit environ 12 000. C’est très court. Or, en incluant le personnage de Takkiedine, sa pièce était près de quatre fois trop longue.

En cours d’écriture il s’est souvenu qu’Alfred Hitchcock affirmait que dans un film le meilleur méchant était celui qu’on ne voyait pas. Il décide donc de supprimer le rôle, ce qui, paradoxalement, lui confère davantage de force. Sa présence en creux plane comme une mauvaise conscience sur les protagonistes de cette affaire.

Les coulisses dévoilées

Dans Le Maniement des larmes le plateau est simplement composé d’un bureau sur lequel sont installés un ordinateur et une console de mixage. Le public finit par comprendre que ce dispositif, manipulé par l’un des acolytes de l’acteur, est la régie, habituellement cachée aux yeux du public. C’est de là que sont envoyés les lumières, les bancs-titres projetés en fond de décor et les nombreux sons, autant d’éléments essentiels de la pièce. Les coulisses sont ainsi dévoilées.

Le troisième agent n’est autre que l’un des musiciens qui improvisent en alternance suivant les dates de représentations. Casque sur la tête, les collègues de Jean-Pierre Lenoir écoutent et retranscrivent des conversations sans intérêt la plupart du temps. Pour tuer le temps, l’officier lit à ses collègues des passages de son livre.

Jean-Pierre Lenoir existe. Son ouvrage, L’État trafiquant, aussi. Pour composer Bleu-blanc-rouge, l’A-démocratie, Nicolas Lambert a puisé dans une masse considérable de livres, d’articles de presse, de discours, de conférences. Pas seulement.

Pour le premier volet (Bleu) – Elf, la pompe Afrique – il a suivi en clandestin (il n’avait pas d’accréditation) le procès des dirigeants de la société pétrolière française Elf. Pour le deuxième volet (Blanc) – Avenir radieux, une fission française – il a assisté à des réunions d’information publiques à Penly, en Seine-Maritime, là où doit être implanté un réacteur nucléaire de type EPR en 2020. Pour Le Maniement des larmes, le volet Rouge, il a donc épluché d’innombrables comptes-rendus d’écoutes téléphoniques émanant des renseignements généraux.

Du théâtre avant tout

Dans l’expression « théâtre documentaire », chaque mot est important. Si, dans cette trilogie, la partie documentaire est spectaculaire, il s’agit, d’abord et avant tout, de théâtre. En braquant le projecteur sur des responsables politiques et des intermédiaires agissant en toute illégalité, le comédien en dévoile les faiblesses, et leur humanité.

Tel un feu follet, seul comédien sur la scène, il saute d’un personnage à l’autre, apportant une touche de comique dans une histoire qui en est dépourvue. C’est, depuis le début de cette série, il y a maintenant plus de dix ans, sa marque de fabrique. Parmi la vingtaine de rôles qu’il imite malicieusement, citons Nicolas Sarkozy, Édouard Balladur, Manuel Valls, Michel Rocard (saisissant de vérité) ou encore Jean-Jacques Bourdin, l’animateur de RMC (hilarant).

Ces imitations sont comme des masques. Nicolas Lambert perpétue la tradition frondeuse et insolente de la commedia dell’ arte ou des tréteaux du Moyen-Âge. Dans cette comédie, les puissants, dès qu’ils sont pris, sont pitoyables. Tellement humains. Il ne les juge pas. Son théâtre n’est pas un réquisitoire. Mais ce qui en fait surtout l’originalité c’est sa construction. Elle tient du collage, de l’assemblage, de l’agencement minutieux de propos disparates.

Si l’on ferme les yeux, ce qui n’est pas conseillé car le spectacle est vraiment dans la salle, on dirait écouter la radio. C’est que longtemps Nicolas Lambert s’est couché tard, l’oreille collée au transistor, écoutant Les Routiers sont sympas, la fameuse émission de Max Meynier sur RTL. Adolescent il s’inscrit à l’atelier-théâtre du lycée. Plus tard, étudiant à Nanterre, il anime le théâtre universitaire tout en travaillant à Radio-Lucrèce, une des innombrables fréquences libres qui pullulent au début des années 80.

Depuis cette époque les planches et les ondes font partie de sa vie. Le Maniement des larmes est un hommage à cette parole qui, pour maintenir l’attention de l’auditeur, se doit d’être enlevée et sans temps mort. Les sujets qu’il aborde sont graves, pourtant les spectateurs sortent de la salle gonflés à bloc, le sourire aux lèvres. Comme si le théâtre leur donnait la force de se battre. Rappelons-nous à ce propos que le théâtre est né en même temps que la démocratie. Il n’y a pas de hasard.

Olivier Bailly

© Un Pas de Côté 2017 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert