Les Trois Coups

Du rire aux larmes
Par Léna Martinelli

Nicolas Lambert présente « le Maniement des larmes », troisième chapitre de sa trilogie, « Bleu-Blanc-Rouge, l’a‑démocratie », programmée au Théâtre de Belleville entre septembre et décembre. Salutaire et revigorant.

Bleu, blanc, rouge ! Derrière les couleurs d’un drapeau (symbole de liberté, égalité, fraternité) : les magouilles du complexe militaro-industriel français et des hommes qui nous gouvernent avec quelques‑uns des plus grands dictateurs de la planète, la corruption, la censure, bref tout le contraire d’une république digne de ce nom. Après le pétrole dans Elf, la pompe Afrique, le nucléaire dans Avenir radieux, une fission française, le Maniement des larmes continue d’interroger les liens entre financiers et politiques. La France n’est‑elle pas le 3e exportateur d’armes dans le monde ?

Nicolas Lambert a mené l’enquête, s’est documenté, a fréquenté les salons, croisé les sources. Ce travail d’investigation colossal a duré près de dix ans. Une plongée au cœur de scandales. Jusqu’à la nausée. L’homme de théâtre choisit pourtant d’en rire, pointant les paradoxes : « l’arme comme assurance-vie » ; ou encore « Pour garder son indépendance, la France doit vendre des armes à ses adversaires ». Quel cynisme, aussi ! Souvent, les déclarations sont tellement aberrantes qu’ils font rire jaune. Voir rouge, autant, même si Nicolas Lambert ne juge jamais. Ce dernier se contente de rapporter des propos, des faits, lesquels sont tous exacts.

De Karachi à Kadhafi, il aborde les affaires en imitant les protagonistes, tous reconnaissables par un geste, une intonation. Sur scène, Rocard succède à Balladur. Mais le meilleur (si je puis dire !) est sans doute Sarkozy agité de tics lors d’hallucinantes conférences de presse. Sans oublier Valls, car il n’est pas question de prendre parti pour la gauche ou la droite. (Presque) tous pourris !

Force de frappe

Comédien protéiforme, Nicolas Lambert endosse tous les rôles avec une facilité déconcertante, se donne la réplique. Entre les séquences, il rejoint ses camarades (le régisseur, aux manettes sur le plateau, et le musicien, entre instruments de musique et de « torture ») pour assurer les écoutes téléphoniques. Les conversations révèlent la gravité des agissements en coulisse, en particulier sur le financement des partis politiques par rétrocommissions. Les scènes où Jean‑Pierre Lenoir est tout à l’écriture de son ouvrage, l’État trafiquant, permettent aussi de mieux comprendre les enjeux : les trafics au nom d’intérêts politiques, les droits de l’homme bafoués… La démarche de Nicolas Lambert relève de celle d’un historien avec une logique chronologique et un vrai travail d’archiviste.

Faire du théâtre documentaire pour éclairer les zones d’ombre, faire réfléchir par le moyen des émotions : voilà le credo de la Cie Un pas de côté qui aborde des sujets graves, complexes, trop souvent traités ailleurs de façon austère ou rébarbative. Ici, l’écriture est sans concession, mais la construction de la pièce bien étudiée et les idées de mise en scène sont efficaces : les aveux sidérants alternent avec les mensonges éhontés, les emballements médiatiques succèdent au culte du secret, les valises voyagent pendant que les guerres grondent et les attentats tuent.

Ardent défenseur de la démocratie, Nicolas Lambert cherche à concerner le maximum de gens. Par le biais de la comédie, arme ô combien redoutable, il donne des munitions aux spectateurs – le peuple. Aux armes citoyens ! Ne lâchant jamais le morceau, il n’apporte aucune réponse, pose juste les bonnes questions, jusqu’après les applaudissements et la représentation. Ce lanceur d’alertes est décidément sur tous les fronts. On espère le plus longtemps possible, car c’est vraiment d’utilité publique.

Léna Martinelli

© Un Pas de Côté 2017 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert