L'Humanité

Nicolas Lambert, acteur et lanceur d’alerte
par Marina Da Silva

Avec le Maniement des larmes, le metteur en scène clôt Bleu-Blanc-Rouge, un triptyque ambitieux sur le pétrole, le nucléaire et l’armement qui met au jour le fonctionnement de l’« a-démocratie » française. 

Critique et entretien.

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Faire de l’enquête une arme de combat  

Tout démarre de l’attentat de Karachi en 2002 et de l’enquête qui allait révéler que des millions d’euros de rétrocommissions avaient été versés sur des contrats d’armements et avaient servi au financement de la campagne pour la présidentielle d’Édouard Balladur, en 1995. Puis ce sera celle de Nicolas Sarkozy en 2007 avec l’argent libyen de Kadhafi. 

Dans un dispositif de scène de concert et de studio de radio, Nicolas Lambert interprète avec brio l’ensemble des protagonistes de la monumentale enquête qu’il a menée au rayon laser pour faire le procès de l’industrie de l’armement. 

Talentueux et efficace.

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Comment est né Bleu (Elf, la pompe Afrique) Blanc (Avenir radieux, une fission française) Rouge (le Maniement des larmes)  ?
Depuis combien de temps travaillez-vous sur ce projet colossal ?

Nicolas Lambert Il s’inscrit dans le processus de recherche et d’investigation qui est la marque de fabrique de la compagnie que je dirige avec Sylvie Gravagna depuis 1992. Nous avions fait ensemble un important travail sur l’histoire de l’immigration, le Grenier des Lutz, à partir d’interviews et en collaboration avec les archives de la ville de Pantin, qui avait donné naissance à une forme très documentée, comme des morceaux d’un arbre généalogique. C’était une installation de rue dans laquelle on restait sept heures par jour et où on ­accueillait les gens. Le but du jeu était de casser les murs et que le rapport avec le public soit plus direct. Tous mes spectacles commencent de la salle. Et je finis tout le temps avec le public.

Je faisais aussi à ce moment-là de la fiction radiophonique avec Antoine Chao et, en parallèle, j’avais commencé ce travail ­d’investigation autour de Bleu-Blanc-Rouge que je destinais à la radio. Puis la ville est passée de communiste à socialiste (en 2001) et on s’est fait jeter comme des malpropres. Ensuite, il y a eu les élections de 2002. Je me suis dit qu’il fallait avoir un rapport frontal. Cesser d’être allusif dans les ­spectacles. Nommer l’adversaire. Dire ce qui se passe

Vos sources sont-elles accessibles ?

NL Elles sont accessibles en faisant le boulot. Ma méthode c’est de plonger et de découvrir. Sur Elf, j’ai assisté aux quatre mois du procès, j’ai également assisté à celui de Juppé, sur les emplois fictifs de la mairie de Paris. Je suis allé aux salons de l’armement. Ma matière de ­recherche, c’est quelques mètres cubes de paperasses et de bouquins, des enregistrements. J’ai des contacts avec des journalistes spécialisés. Le scénario de chaque pièce est blindé. Je me suis immergé dans tous ces documents pendant dix ans.

Quels sont vos motivations et vos objectifs ?

NL Ma prise de conscience politique s’est faite au moment de la loi Devaquet (1986). À partir de là, je me suis rendu compte que chaque élection entraînait des attentats. Que chaque élection avait un rapport avec des ventes d’armes foireuses, avec l’armement et le nucléaire. Que le nucléaire et l’armement sont indissociables et que, derrière, il y a toujours l’objectif d’aller rechercher des ressources en gaz ou en pétrole. Donc j’ai voulu faire un Bleu-Blanc-Rouge – pétrole, gaz, nucléaire, guerre civile et armement – en me disant qu’il fallait essayer de faire un portrait de Dassault, Lagardère et de nos dirigeants politiques… Et puis je me suis rendu compte que c’était trop vaste et je me suis dit que j’allais faire trois pièces en trois ans. Ce n’est pas du tout ce qui s’est produit, puisqu’il faut faire le travail, mettre en scène, jouer… cela a pris dix ans !

Vous mettez en scène et vous interprétez tous les rôles, accompagné de musiciens. Est-ce un parti pris ?

NL Je travaille seul, mais avec Erwan Temple, musicien et collaborateur artistique, dans la dernière ligne droite. On a pris un principe d’Hitchcock. On a fait tout le spectacle autour de Ziad Takieddine (impliqué dans l’affaire Karachi et le financement de la campagne de Balladur). Puis on a gommé tous ses propos. Il en reste un portrait en creux. Je travaille vraiment comme pour un montage radio. Puis je fais un rôle de composition comme dans la commedia dell’arte, où il faut devenir physiquement chacun des personnages. Intégrer le rapport direct et frontal au public. La nécessité du masque. Avoir une attitude. Ensuite, il faut être le personnage et en être convaincu pour que le public y croie.

Le Maniement des larmes est terriblement en prise avec l’actualité. Vous considérez-vous comme un lanceur d’alerte ?

NL Ce que je voudrais c’est que les spectacles servent à comprendre ce qui nous arrive. Je fais ce travail pour cela. J’ai la chance d’avoir le statut d’intermittent du spectacle qui, pour moi, m’oblige à avoir un rôle de service public. J’essaye de m’en servir pour rendre service au public. Et je pense que le public repart un peu mieux armé que lorsqu’il est arrivé.

© Un Pas de Côté 2017 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert