Libération

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«Libération» s’est rendu dans différents lieux de culture parisiens, où s’organise la vie d’après.
Par Frédérique Roussel et Clémentine Mercier

Comment rouvrir et accueillir le public, à Paris, après les attentats ? Comment, public, retourner au musée, au cinéma, au concert ? Déambulation mardi dans divers lieux culturels de la capitale. Reportage

extrait : 15h30, au Grand Parquet

Le comédien Nicolas Lambert vient en personne ouvrir le cadenas de la grille qui borde l’espace du Jardin d’Eole, dans le XVIIIe, où se trouve le théâtre le Grand Parquet. Vingt-quatre heures avant la première, il ne sait toujours pas si la représentation aura lieu. A cause de problèmes de sécurité antérieurs aux attaques, le théâtre doit fermer définitivement fin décembre. Alors, sa pièce, qui traite d’attentats, tombe un peu mal. La mairie de Paris a néanmoins donné le feu vert pour qu’elle soit jouée. 

«Compte tenu de la nature du spectacle et de ce lieu, cela me paraît pourtant évident ! Il faut être présent !» martèle Nicolas Lambert. Tout juste créé à Mâcon, le Maniement des larmes est le troisième volet de sa série «Bleu Blanc Rouge». Après le pétrole et le nucléaire, il s’attaque à l’armement. Timing délicat. «Déjà, avec Avenir radieux, sur le nucléaire, on était tombé en plein Fukushima», rappelle Sylvie Gravagna, de la compagnie. Joueront-ils si la mairie n’envoie aucun vigile ? «Ce ne sont pas deux chandeliers à képi qui vont changer quelque chose, fulmine Nicolas Lambert. Et mon public ? C’est notre boulot de faire comprendre le monde.» 

La répétition commence avec une question du député Cazeneuve, le 22 octobre 2009, sur le lien entre l’attentat de Karachi, la vente d’armes et le système de rétrocommission à des politiques. La voix du comédien hésite, puis il s’immerge dans le rôle. A 21 heures, message de Nicolas Lambert à Libé : «Nous jouerons demain ! Partie gagnée !»

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Au théatre Le Grand Parquet, Paris XVIIIe, le 18 novembre. 
Photo Christophe Raynaud de Lage, pour Libération

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(article complet)

14 heures, au CentQuatre

Derrière les grilles du CentQuatre, rue Curial, dans le XIXe arrondissement, une table a été installée. Deux vigiles demandent aux visiteurs de poser les sacs pour une fouille. C’est du jamais-vu au seuil de cet immense espace où le public peut circuler librement. Le CentQuatre restait l’un des seuls lieux culturels de cette envergure sans sécurité postée. Le mardi est un jour de programmation plutôt calme. Les représentations des Sept Planches de la ruse d’Aurélien Bory reprennent le lendemain soir. «Les gens préfèrent reporter plutôt qu’annuler», dit Elise, rassurante, à la billeterie. Dans la nef, des jeunes danseurs hip-hop s’entraînent. Cinq acteurs en répétition squattent les sièges du fond. Dans une partie du restaurant se tourne un film de fiction. Le coup de feu est passé au Grand Central, la salle était bondée au déjeuner. «Je trouve qu’il y a du monde», dit le directeur du CentQuatre, José-Manuel Gonçalvès. La veille, il a rassemblé les 300 présents dans les murs devant l’œuvre de l’artiste africain Pascale Marthine Tayou, des néons lumineux écrivant le mot «ouvert» en plusieurs langues. «Pour dire on est debout, poursuit José-Manuel Gonçalvès. Puis j’ai proposé une discussion tous ensemble.»

Lieu ouvert, multiple, en porosité avec le quartier, le CentQuatre a repris vie dès le lundi matin. Tout le monde est retourné à son poste, une seule personne a flanché. «Il y a eu l’instinct de survie collectif, maintenant l’impact est individuel», souligne le directeur, qui habite près de la Belle Equipe et qui dit s’être effondré après, de retour sur les lieux. «Ils ont essayé d’abattre la créativité de ce pays et de laisser des traces dans cette génération. Mais ils ont perdu : on a décidé de continuer à vivre.»

15h30, au Grand Parquet

Le comédien Nicolas Lambert vient en personne ouvrir le cadenas de la grille qui borde l’espace du Jardin d’Eole, dans le XVIIIe, où se trouve le théâtre le Grand Parquet. Vingt-quatre heures avant la première, il ne sait toujours pas si la représentation aura lieu. A cause de problèmes de sécurité antérieurs aux attaques, le théâtre doit fermer définitivement fin décembre. Alors, sa pièce, qui traite d’attentats, tombe un peu mal. La mairie de Paris a néanmoins donné le feu vert pour qu’elle soit jouée. 

«Compte tenu de la nature du spectacle et de ce lieu, cela me paraît pourtant évident ! Il faut être présent !» martèle Nicolas Lambert. Tout juste créé à Mâcon, le Maniement des larmes est le troisième volet de sa série «Bleu Blanc Rouge». Après le pétrole et le nucléaire, il s’attaque à l’armement. Timing délicat. «Déjà, avec Avenir radieux, sur le nucléaire, on était tombé en plein Fukushima», rappelle Sylvie Gravagna, de la compagnie. Joueront-ils si la mairie n’envoie aucun vigile ? «Ce ne sont pas deux chandeliers à képi qui vont changer quelque chose, fulmine Nicolas Lambert. Et mon public ? C’est notre boulot de faire comprendre le monde.» 

La répétition commence avec une question du député Cazeneuve, le 22 octobre 2009, sur le lien entre l’attentat de Karachi, la vente d’armes et le système de rétrocommission à des politiques. La voix du comédien hésite, puis il s’immerge dans le rôle. A 21 heures, message de Nicolas Lambert à Libé : «Nous jouerons demain ! Partie gagnée !»

16 heures, au Musée Picasso

A l’entrée du Musée Picasso, dans le Marais, un seul battant du grand portail est ouvert. Deux gardiens filtrent les entrées sur la cour de l’Hôtel Salé, déserte. «Le contrôle a été renforcé avec deux postes. Normalement, il n’y a qu’une seule personne», explique l’un. Aux petits soins pour les visiteurs, les agents de sécurité donnent même un fourreau en plastique pour les parapluies. Devant les caisses, les visiteurs arrivent au compte-gouttes. «Aujourd’hui, nous n’avons pas eu de queue. Normalement, il y a toujours beaucoup de monde entre 11 heures et 15 heures, notent les gardiens. La jauge est divisée par deux. De 2 000 à 2 500 personnes par jour d’habitude, nous devons en être à 800, voire 1 000.» Les visiteurs se sentent rassurés dans ce cocon XVIIe siècle refait à neuf, et revendiquent la nécessité de la culture. «Nous faisons tous les musées avec bonheur. Nous n’allons pas baisser les bras», dit Isabelle Chavarot, présidente des Amis du Musée franco-américain du château de Blérancourt (Aisne). Elle a convaincu ses huit participants de venir mardi. «Nous irons voir l’exposition Andy Warhol avec 20 personnes et le musée de Chantilly avec 30. Il faut aller dans les musées. Vive la culture !»

Une famille new-yorkaise a finalement maintenu son voyage à Paris. «Nous savons ce que c’est depuis le 11 Septembre, et tâchons de ne pas laisser les terroristes affecter nos vies», souffle Kathy Lozier, designeuse. «Nous avons vraiment pensé à autre chose pendant la visite, confient Olivier et sa mère. Seule une toile de Picasso nous a remémoré les événements, c’est Massacre en Corée, de 1951, où l’on voit un groupe armé de kalachnikovs menacer des gens sans défense.» Marcelo Brodsky, artiste argentin : «Je suis venu d’Amérique latine pour Paris Photo [les deux dernières journées de la foire internationale ont été annulées, ndlr]. Ma galerie, Rolf Art, à Buenos Aires, a fait le déplacement et perdu beaucoup d’argent et beaucoup d’illusions. Survivant de la dictature argentine, je n’ai pas peur de venir au musée. Je suis triste, c’est tout.»

18 heures, à l’UGC Ciné-Cité les Halles

Ambiance tendue à l’UGC Ciné-Cité les Halles. La direction du plus grand cinéma d’Europe (27 salles, un peu moins de 4 000 places) est sur le qui-vive. Les spectateurs, peu nombreux, arrivent devant le multiplexe par petits groupes, éparpillés et furtifs. Un dispositif exceptionnel a été mis en place. La grille est baissée et l’on pénètre par un seul point de passage où quatre gardiens demandent à voir les sacs. Un petit groupe de trois CRS arpente les galeries du Forum et passe régulièrement en demandant des nouvelles.

Ceux qui sont venus semblent sereins. «Voir des policiers, c’est rassurant, livrent Raoul, 29 ans, et Benjamin, 25 ans. Cela ne sert à rien de trop flipper. On est venu ici pour se changer les idées.» Deux sœurs, Laura et Anne Mandangue, s’empressent de prendre leurs billets : «Nous n’avons pas hésité un instant. J’ai pris les places il y a deux semaines pour l’avant-première d’Hunger Games, alors vous pensez que nous n’allions pas annuler !» Un couple hésite devant les films à l’affiche. Sahbi, consultant informatique, raconte : «Nous étions à l’intérieur du cinéma le soir des attentats. Nous avons été prévenus par SMS par nos amis et nous avons eu peur, mais cela ne nous empêche pas de revenir ce soir.» La jeune femme, Abir, étudiante de 27 ans, poursuit : «J’ai surtout peur par rapport à mon voile. J’ai peur de l’intolérance aiguë. Normalement, je fais tourner mon voile autour du cou et là, je l’ai simplement noué sur le côté. Certaines de mes amies portent un bonnet et ont abandonné leur voile. Nous n’avons pas réfléchi avant de venir. Venir au cinéma, c’est notre façon de dire non.»

20 heures, au Point Ephémère

Une imperceptible ambiance de fébrilité règne au Point éphémère, sur le bord du canal Saint-Martin. C’est le premier concert depuis vendredi. A l’affiche, l’Américain Kelley Stoltz, avec Dirty Ghosts en première partie. La directrice, Frédérique Magal, s’est vue acheter un détecteur de métaux dernier cri pour compléter la panoplie des vigiles, passés de deux à quatre. Elle en rigole elle-même : «La notion de sécurité m’est totalement étrangère. J’ai rassuré mon équipe, il faut y aller.» Tous les concerts ont été maintenus. «Notre volonté a été de continuer, explique Jiess, le programmateur. Ce qu’on attend maintenant, c’est la réaction du public. On ne va pas se laisser dicter notre vie par des pétés du casque.» La musique est une grande famille, qui fréquente les lieux des uns et des autres. Depuis vendredi, elle déplore la mort d’amis et de collègues. «Perdu personne ?» entend-on au bar. Bruno Julliard, premier adjoint au maire de Paris chargé de la culture, a fait le déplacement : «La programmation culturelle reprend vraiment ce soir. Les salles de concert, c’est ce qui est le plus difficile. On retenait sa respiration depuis trois jours. Ça va recommencer doucement.»

Une centaine de personnes avaient réservé, elles sont à tout casser une cinquantaine dans la salle. Au troisième morceau de Kelley Stoltz, un spectateur monte sur scène et se saisit du micro pour dire : «On a tous perdu des proches au Bataclan, des enculés ceux qui ont fait ça…» On ne le laisse pas poursuivre, malgré la douleur. Comme le dit Vincent, 32 ans, «la résistance consiste à être là et à ne pas se laisser atteindre par la peur.» Encore sonné, le Point éphémère relève la tête.

Frédérique Roussel et Clémentine Mercier

© Un Pas de Côté 2017 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert