Mâcon-Info

Parlons d'armes avec Nicolas Lambert...
par Cristian Todéa

Nicolas Lambert, metteur en scène, acteur et auteur français décapant présente au public mâconnais son dernier spectacle, « Le Maniement des Larmes », ces 15 et 16 octobre au théâtre. Il a dévoilé pour Mâcon-Infos des détails surprenants sur les coulisses de ses spectacles de théâtre-documentaire si polémiques. Un entretien... désarmant !

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Vous avez réalisé ce dernier spectacle sur l’industrie française de l’armement à Mâcon en partie. Quelle est votre philosophie ?  

On a eu deux résidences ici, des moments très importants du spectacle. On en a eu deux autres, une chez moi dans le Charollais, une autre en région parisienne. Ici on a finalisé tout le dispositif. On a préparé ce spectacle pour les grandes scènes nationales, comme c'est le cas ici, mais aussi pour des lieux plus petits parce qu’on veut se mettre à la disposition de toutes les personnes qui ont envie de voir ce spectacle et pour qui n’existe pas ce cadre Scène nationale pour le programmer. Le monde du théâtre ne va pas bien vous savez, il y a beaucoup de théâtres qui ferment en ce moment, et surtout beaucoup de salles de théâtre publiques. Elles représentent des lignes budgétaires qui n’intéressent pas vraiment ceux qui les mettent à disposition. Il y a des spectacles que je ne peux pas jouer dans des villes, des départements ou certaines régions.

Ah oui, lesquels et pour quelle raison ?  

On a fait un petit récapitulatif avant d’entamer la diffusion de ce spectacle et, par exemple, en Provence Alpes Côte d’Azur, on n'y met pas les pieds. Ça dépend des spectacles mais, pour celui sur le nucléaire, on sait qu’on ne peut pas le jouer en Normandie. C’est une interdiction parce qu’on remet en question le nucléaire. En gros, ce n’est pas dit comme ça, mais on me l’a fait savoir : "si je te fais venir, AREVA va renoncer de financer ce truc ou ce festival". Je ne vais pas nommer les gens parce qu’ils ne sont pas heureux de cela. Je sais qu'AREVA a fait ce chantage à pas mal de monde. EDF aussi, pourtant un sponsor important de la culture en France... Je ne m’étonne pas qu’ils ne nous financent pas. Ce qui est embêtant, c’est que le service public s'amenuise parce que les financeurs de théâtre d’aujourd’hui sont de plus en plus des groupes comme ça. Si on laisse des industriels nous dire ce que l’on peut dire, vous voyez ce que je veux dire... Or, c’est à ça que sert le service public selon moi, ne pas être liés aux industriels, aux gens qui sont aux manettes de l'économie globale. Ici en Saône-et-Loire, on est en train de re-laisser les maîtres de forges décider de ce qu’on peut dire.  

Dans ces conditions, quelle programmation pour ce spectacle après les représentations de Mâcon ?  

On pensait le jouer dans deux ou trois lieux qui nous ont fait confiance, mais ces théâtres soit ont disparu, soit la direction a été virée, notamment à l’occasion des dernières élections municipales. Les « enquiquineurs » qui dirigeaient ces théâtres, qui en plus font des propositions artistiques qui mettent en cause le "votez pour nous", on ne va évidemment pas leur laisser une ligne de budget. On préfère transformer la place en salle de fêtes. Ce spectacle va quand même se jouer aussi à Paris dans un théâtre, « Le grand parquet », qui n'existera plus à la fin de l’année suite à une fusion. J’espère que les gens viendront là pour découvrir le spectacle et le programmer chez eux.  

Il y aura aussi un livre ?  

Oui, une fois que le texte de la pièce seront terminés, on fera le travail avec un journaliste d’investigations qui bosse sur le sujet de l’armement et avec lequel j’ai travaillé sur la documentation de ce spectacle là : Karl Laske, de Mediapart. Quand on voit le spectacle, la mise en scène aide à faire passer plein de choses. Quand on a un texte pour un bouquin, on essaye de l’agrémenterpar un vrai travail journalistique. Chaque fois qu’une chose est sous entendue dans le spectacle, pour le livre, on fait des pages de plus pour approfondir le sujet. Il y aura aussi des illustrations de Otto T (Thomas Dupuis, ndlr).  

Combien de temps et comment avez-vous travaillé sur ce spectacle ?  

J’ai commencé la série des trois spectacles (« Elf, la Pompe Afrique », « Avenir radieux – une fission française » et « Le maniement des larmes ») en même temps, en 2002-2003. Chaque fois, il m’a fallu un ou deux ans pour me documenter, comprendre le sujet, j’ai fait des visites, des reportages dans plusieurs lieux, des salons de l’armement. C’était un peut délicat parce qu’il y a des endroits comme les universités d’été de la Défense, riches en informations mais dont on ne peut pas tirer grand-chose. Quand tu es là en tant que journaliste, tu signes un papier qui t’engage à ne pas sortir de propos de ce que tu entends là. Je suis allé alors dans d’autres directions pour réussir à raconter un petit peu.

Quoi qu'il en soit, chaque spectacle a la prétention de parler d’un seul sujet, en 12 milles mots pour un spectacle qui dure 2 heures, en trois parties. Ça permet de dire deux ou trois choses mais pas de couvrir tout le sujet. On peut quand même faire comprendre aux spectateurs ce que cela signifie pour la France d’être un des plus grands exportateurs d’armes au monde.  

La période de documentation a dû être assez palpitante ?…  

Oui. Quand j’ai travaillé sur le nucléaire, le sujet était très proche de l’armement. Car les nucléaires civil et militaire sont deux facettes de la même médaille. Ça m’a permis de voir les coulisses des négociations sur le désarmement à New York, à l'ONU, ou au salon d’armement au Bourget. Ça permet parfois de toucher du doigt des choses et de voir que la France est une des grandes puissances de l’armement.

J’ai été à l’Assemblée Nationale et au Sénat. Je me suis rendu compte que ces deux endroits ne sont pas idéal pour poser des questions, alors que l’armement est un domaine très important. J’ai cet exemple de la Suisse où les autorités confédérales ont voulu acheter des avions de chasse. Mais des doutes sur le prix d’acquisition ont fait surface. Un débat public a commencé et la population a sollicité un référendum sur l'opportunité du contrat, qui a finalement été annulé. C’est inimaginable une telle chose en France. Des telles questions ne vont même pas au Parlement, qui n’a pas les moyens d’avoir une opinion sur ce qui est décidé par le Ministère de la Défense. C’est le président de la République qui décide. C’est pareil quand on bombarde des gens à tel ou tel endroit de la planète comme les derniers présidents français l’ont fait : on le dit aux parlementaires après coup ! J'estime que l'on peut parler de démocratie dans le cas suisse, pas dans le cas français.   

Vous voulez changer cette situation avec vos spectacles ?  

Il y a des pans entiers de notre vie qui, me semble-t-il, sont hors du circuit démocratique. C’est cela que je veux raconter à travers ces trois spectacles sur le pétrole, le nucléaire et l’armement. A l’aide de la mise en scène, on plonge dans le bruit du monde et on essaye de voir comment les choses se combinent, de structurer une réflexion. Dans une démocratie, c’est bien le peuple qui a le rôle principal. Et la chance de ce pays, c’est qu’il y a encore quelques espaces de service public comme le théâtre de Mâcon où l'on peut jouer notre rôle. Il ne faut vraiment pas laisser ces espaces disparaître.

Propos recueillis par Cristian Todéa

© Un Pas de Côté 2017 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert