Magma Magazine

Nicolas Lambert, derrière le vernis d’un étendard
Par Jérôme Gaillard

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Bleu le pétrole, blanc le nucléaire, rouge les armes ! Derrière les couleurs d’un drapeau, symbole à travers le monde des notions de libertés, des Droits de l’Homme, de la pensée des Lumières, de la culture…  se cachent des éléments bien moins plébiscités qui pourtant, font eux aussi partie de cette exception à la française. Quels sont les liens entre financiers et politiques ? D’où vient l’argent de certaines campagnes électorales ? Quels rôles jouent les médias lorsque ceux-là appartiennent à des industriels proches de la politique ou de l’armement ?  C’est à ces questions que Nicolas Lambert, metteur en scène, auteur et comédien, répond à travers le prisme du théâtre, dans la dernière pièce de sa trilogie : Bleu –Blanc – Rouge…

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MM : Nicolas Lambert, vous êtes l’auteur de trois pièces qu’on pourrait qualifier de pièces « à convictions » : Elf La pompe Afrique, Avenir Radieux, une fission française et le Maniement des larmes (ndlr : Larmes, une fable était le titre provisoire). Pouvez-vous nous parler du déclencheur de cette série, de ce qui a mis… le feu aux poudres ?

NL : A ce moment, il y avait deux choses qui me semblaient importantes, d’un côté, le point de vue du théâtreux : proposer une nouvelle façon de faire du théâtre en arrêtant de faire dire à Phèdre, à Racine ou à Molière leurs points de vue sur le 21ème siècle et raconter plutôt des choses de notre temps sans se prendre pour Shakespeare ou Molière. Ils parlaient de leurs réalités à eux, maintenant, à nous de dire la nôtre ! L’autre point est une réponse aux violentes attaques de certains partis politiques à l’égard des intermittents du spectacle. On nous a désignés comme des feignasses, des nuisibles et le MEDEF, à l’époque, est allé jusqu’à dire que nous piquions l’argent des travailleurs. Du coup, il m’est apparu intéressant d’aller voir le fonctionnement des grandes entreprises françaises et leurs rapports aux politiques et de voir ce que nous, nous avions à leur dire. Si eux estimaient que nous étions des voleurs alors pourquoi nous n’aurions pas notre point de vue également à donner sur la politique et le monde de l’entreprise ?

MM : En vous attaquant à ce genre de sujet avez-vous reçu des mises en garde ou vous êtes-vous autocensuré ?

Non, je ne me suis pas autocensuré mais ça relève quasiment de l’autocensure puisque du coup, je suis condamné à être considéré comme partisan quand bien même le travail ne l’est pas. Ou alors celui qui travaille pour TF1 ou quelconque canard appartenant à Lagardère ou à Dassault est lui aussi militant ! L’idée est de raconter une histoire qui nous regarde et c’est vrai que cela nous a condamnés à n’avoir aucune subvention et à ne pas jouer dans des régions entières de France, c’est une sorte d’autocensure !

MM : Des régions plutôt de droite… ou de gauche ?

Quand on commence à parler de nucléaire c’est difficile de penser que les intérêts sont à gauche ou à droite. Lorsqu’on a commencé à jouer Avenir Radieux, dans les régions les plus nucléarisées, c'est-à-dire Rhône Alpes et Normandie, on n’y a pas joué et on n’y jouera pas ! Un directeur de salle de spectacle m’a dit : « Je te programmerais bien mais si je le fais c’est mon festival de jazz qui saute ! ». Heureusement, il reste des gens libres et indépendants encore dans le théâtre mais je ne vous cache pas que sur la totalité des salles qui nous soutenaient et nous accompagnaient sur ce spectacle, quasiment la moitié ont fermé parce que leur municipalité a décidé de couper cette ligne budgétaire. Rien à voir avec le thème de mon spectacle ! Encore que, si certaines scènes s’intéressaient un peu plus à ce qui se passe en politique actuellement, elles seraient moins surprises de voir leur salle fermer. Mais pour répondre à votre question, on peut monter des pièces sur des thématiques comme le nucléaire, les armes… mais c’est inconfortable ! On n’a ni les théâtres qui vont dans ce sens ni les soutiens que d’autres spectacles ont : on ne jouit pas du bienveillant désintérêt du politique !

MM : Quand un homme de théâtre devient tour à tour enquêteur et journaliste cela indique-t-il une faille de notre justice et de nos médias ?

Pour moi, il s’agit plus de montrer un espace vacant dans le théâtre que de dénoncer les failles du monde de la justice ou des autres. Il y a quelque chose qui ne va pas dans le monde du théâtre si on ne parle pas de ça car il est un média extrêmement fort qui peut retenir l’attention de centaines de personnes pendant deux heures. Devant une tv, on zappe en écoutant la radio, en faisant plein d’autres choses… Le Théâtre vaut que l’on s’y intéresse et il est possible d’y faire ce qui est difficile pour d’autres médias. Aujourd’hui, quand les financiers s’accaparent tous les médias, dernier exemple en date avec Patrick Drahi, qui après avoir absorbé le Parisien, vient d’engloutir le groupe BFM RMC (ndlr : NextRadioTV), l’un des derniers grands groupes de presse indépendants. Quand on voit l’audience de ce groupe là, ce n’est pas très rassurant de savoir que c’est encore un financier (ndlr : Patrick Drahi est le propriétaire de SFR, Libération et L'Express et le patron d'Altice…) qui se l’offre. Pas très rassurant non plus de voir comment Bolloré est en train d’interdire l’investigation sur Canal+ après l’avoir racheté. Quand on voit la place que prennent ces ultra-riches dans nos médias, je pense qu’il faut s’intéresser à des moyens d’information alternatifs et ne pas dépendre exclusivement de ces industriels ou financiers. 

MM : Ceci nous ramène à l’éternelle question de l’engagement dans l’art… L’artiste doit il prendre part à la question sociale et politique ? D’ailleurs, plus généralement, l’engagement est-il toujours de mise ?

Je ne vois pas pourquoi l’artiste ne pourrait pas avoir cette fonction, si nous sommes dans une démocratie où tout le monde s’exprime, pourquoi serait- il le seul à être affranchi de cette nécessité alors qu’en plus il a consacré du temps à acquérir des moyens d’expression et de communication que n’ont pas forcément les autres. Ce serait quand même particulièrement gonflé qu’il s’en affranchisse ! Plus généralement, on est tous sur le même bateau et il s’agit quand même de le faire avancer dans une direction qui ne soit ni nuisible à la planète, ni à l’humanité… C’est un constat, on est tous engagé, même si on ne défend pas tous la même barque ! Il y a beaucoup de gens engagés chez TF1, beaucoup chez Bolloré, chez Altice… Ce serait une erreur de dire qu’ils ne le sont pas!

MM : Les dernières histoires en terme d’armement dans l’actualité sont celles des Mistrals, de la Libye, les questions sur le robot tueur et le soldat augmenté. Votre pièce évoque- t’elle ces points ?

Oui, c’est ça l’idée : essayer de comprendre notre regard sur notre politique d’armement. Il y a des choses assez étonnantes comme cette habitude que nous avons d’être l’un des premiers producteurs mondial d’armes (ndlr : le 4ème), depuis des décennies on est dans les 5 premiers producteurs et vendeurs d’armes ! Dans le spectacle,  je parle de ce qui s’est passé autour de la Lybie bien sûr et d’une façon générale de ce que veut dire vendre et produire des armes. Je m’intéresse à quelques épisodes qui vont, grosso modo de Karachi à Kadhafi, on aborde aussi l’Etat actuel car François Hollande nous a entrainés dans un nombre de guerres assez étonnant. On parle aussi du financement du parti gaulliste par ces ventes d’armes. La façon dont cela fonctionne mérite qu’on s’y penche un peu plus et peut être qu’on envisage les conséquences. En ce qui me concerne, je mets mes mots et ma chair à contribution et j’essaie de mettre en lumière certaines choses de manière à ce qu’on les appréhende un peu mieux. D’ailleurs, il n’y a pas que mes mots, je remets aussi ceux des acteurs de ces affaires dans leur contexte, ce qui aide à piger certaines choses. Le texte de la pièce démarre d’ailleurs d’après les écoutes téléphoniques qui ont pu être publiées… 

Propos recueillis par Jérôme Gaillard


© Un Pas de Côté 2017 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert