Radio Classique

Un passionnant appel à la responsabilité
Par Elodie Fondacci :

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Patrick Poivre D’Arvor : Élodie Fondacci, vous êtes allé au Théâtre de Belleville, à Paris, voir « le Maniement des Larmes » et non pas « des armes », troisième volet de la trilogie « Bleu-blanc-rouge » de Nicolas Lambert.

Elodie Fondacci : Oui alors attention… ce théâtre de Nicolas Lambert c’est vraiment un théâtre documentaire. On est loin du théâtre de divertissement : c’est un théâtre clairement politique... Le comédien-documentariste a voulu travailler autour de nos spécialités françaises « nos produits du terroir » comme il dit. Et, ce dernier volet aborde frontalement la politique de l’armement en France.

PPDA : Qu’est-ce que c’est le théâtre documentaire ?

EF : C’est une enquête, telle qu’on aurait pu la lire dans Médiapart sauf que, cette fois-ci, c’est une enquête qui a lieu sur scène. Vous vous souvenez des faits sur l’affaire Karachi : 2002, l’attentat qui fait 14 victimes, la piste terroriste qui est écartée parce qu’on pense à une autre hypothèse : pour vendre des armes au Pakistan, la France aurait versé des commissions à des responsables politiques pakistanais et aurait reçu en retour des rétrocommissions. Un argent qui aurait financé la campagne d’Édouard Balladur, présidentielles en 1995... 

PPDA : Hum… une affaire qui n’est toujours pas jugée…

EF : Voilà, c’est toujours pas jugé… Hum… voilà. Donc, cette pièce est construite autour de ça, comme un documentaire d’investigation. Un envoyé spécial en fait. Une succession de séquence très courte, un montage « cut », comme on dit, de fragments, d’émission de radio, de SMS secret, de bribes de conversations qui sont sortis, justement, des enquêtes judiciaires, d’interview des hommes politiques concernés. Il a fallu 10 années à Nicolas Lambert pour faire ce travail, qui est vraiment un travail de reconstitution. Car la particularité de cette pièce de théâtre, c’est que les propos sont vraiment réels : ce sont, mot pour mot, les propos des protagonistes des affaires. 

PPDA : Alors, le documentaire, on voit ce que ça peut donner au cinéma, ce que ça peut donner à la télévision… comment on peut l’incarner au théâtre ? 

EF : Et bien, tout repose sur le talent de comédien extraordinaire de cet homme, Nicolas Lambert qui a aussi des talents d’imitateurs. C’est-à-dire qu’il incarne aussi bien Nicolas Sarkozy — mais vraiment : posture, voix… tout y est. Balladur : bluffant, Rocard : bluffant, Manuel Valls… À chaque fois il a la bonne intonation, c’est vraiment assez incroyable. J’ai dit un peu vite que ce n’était pas du théâtre de divertissement, c’est extrêmement drôle aussi et cinglant. 

PPDA : Et, heu c’est à charge, évidement, hein ?

EF : À charge… on peut dire que la droite, comme la gauche, en prennent pour leur grade. Et ça va un peu au-delà de la théorie du complot… parce que ce que questionne Lambert et c’est ce qui est intéressant je trouve, ce sont, certes, les accointances potentielles entre partis politiques et industrie de l’armement. Mais c’est aussi, par exemple, qu’on se réjouisse unanimement de nos succès de vente. Quand on vend des rafales, ou des centrales nucléaires à l’étranger, on considère ça, un peu sans réfléchir, comme des succès commerciaux. Mais, est-ce que les Français, est-ce que nous, Français, avons conscience de ce que l’on exporte réellement ? Et des conséquences que ça peut avoir ? Est-ce que c’est normal demande Lambert, que la vente des armes — alors qu’on est en démocratie — ne soit pas soumise au Parlement, mais ne relève que directement de l’exécutif ? Est-ce qu’il faut garder la bombe atomique ? Si oui, pour quelle cible ? Ce sont vraiment des questions cruciales. Quand Nicolas Lambert a fini son spectacle, il est venu — c’était la première, hier — en disant : « il va sûrement se passer des choses, dont on voudrait qu’elles ne se passent pas, mais il faut s’interroger sur ce qui se passe en amont. Il ne faut pas laisser les réflexions sur la défense aux partis de l’extrême droite. Si la France est attaquée, c’est aussi pour ce qu’elle fait ». 

Moi j’ai trouvé que c’était un passionnant appel à la responsabilité... C’est tellement une fierté, qu’en France, on puisse questionner ce genre de choses au théâtre. 

PPDA : Dérangeant…

EF : Voilà ! Dérangeant. 

PPDA : Alors cette pièce s’appelle « le Maniement des Larmes » au Théâtre de Belleville, et puis, toute la truielogie se jouera...

© Un Pas de Côté 2017 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert