Reg'Arts

Entete

Après elf, La Pompe Afrique, Bleu, sur le pétrole et Avenir radieux,Une fission française, Blanc sur le nucléaire, le Maniement des larmes, Rouge, est le troisième volet de cette trilogie qui a fait de l’a-démocratie son sujet. Ici, il est question d’armement et plus particulièrement du complexe militaro-industriel français, un autre de nos « produits du terroir » comme aime à l’appeler Nicolas Lambert, auteur, scénographe, interprète de ce spectacle.
Par Ivanne Galant


Que ce soit le fond ou la forme, tout est à saluer. 

Il faut avant toute chose préciser que toute ressemblance avec la réalité ne saurait être fortuite et que l’intégralité de ce qui est dit est rapporté fidèlement. On devine derrière cette mise en scène le travail colossal et la compilation d’information minutieuse réalisés par Nicolas Lambert : sa trilogie est un épatant labeur d’historien très contemporain. Il cite des conférences de presse, des séances de l’Assemblée nationale, des émissions de radio, et aussi le livre de Jean-Pierre Lenoir, ancien chef de la section « Renseignement trafics d'armes » du service 7. Son ouvrage, L’État trafiquant, (1992) dénonce comment le ministère de la Défense prétend lutter contre les ventes d'armes illicites alors qu'il les organise en toute clandestinité.

Le ton est donné d’emblée : Bernard Cazeneuve, à l’Assemblée nationale, en 2009, interroge la nature du lien entre l’attentat de Karachi au Pakistan en 2002 et le financement par rétro-commissions de la campagne d’Édouard Balladur en 1995. À partir de cela, Nicolas Lambert se propose de démêler un énorme sac de nœuds dans lequel se mêle trafic, argent, intérêts politiques, armes nucléaires, attentats, mensonges, secrets. La première partie – Fable – est centrée sur Balladur et Karachi ; la seconde – 2011 – sur les liens entre Nicolas Sarkozy et Kadhafi, du rapprochement à la guerre, et la dernière – Larmes – reprend les mots de Michel Rocard contre la dissuasion nucléaire comme élément déterminant de la sécurité.

Nicolas Lambert convoque tous les acteurs de ces sombres histoires, comme les intermédiaires Ziad Takkiédine et Thierry Gaubert. C’est lui qui interprète la presque totalité de ces personnages et d’autres encore. Et il ne fait pas que reprendre les paroles des uns et des autres, il se met dans la peau des personnages grâce à un talent d’imitateur époustouflant, nous faisant sourire et même parfois rire, comme lorsque la fille de Thierry Gaubert raconte les détails de la perquisition au domicile familial. Erwan Temple et Éric Chalan lui prêtent parfois main forte. Ils passent la totalité du spectacle sur scène : le premier est toujours face à une table d’écoute téléphonique tandis qu’Éric Chalan attrape sa contrebasse pour jouer des airs qui ajoutent une part de mystère à l’ensemble.

C’est du théâtre politique, nous dirions même d’utilité publique qu’offre Nicolas Lambert, qui a d’ailleurs mis un point d’honneur à jouer sa pièce malgré le contexte actuel. Il confiait du reste dans un article de Frédérique Roussel paru le 18 novembre dans Libération : « C’est notre boulot de faire comprendre le monde ». Merci.

Pour toutes  ces raisons et parce que l’avenir semble incertain pour le théâtre du Grand Parquet, nous vous recommandons vivement cette pièce qui se joue jusqu’au 20 décembre.

Ivanne Galant

© Un Pas de Côté 2017 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert