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Entete

par Gérard Noël

Du théâtre politique, c'est-à-dire celui qui parle vraiment d’un pays, d’un pouvoir, du fonctionnement de l’appareil d’État… en France, en l’occurrence, ce n’est pas si fréquent. Nicolas Lambert le réussit : cette pièce est la troisième d’une trilogie. Après avoir traité de pétrole avec « Elf, la pompe Afrique » puis du nucléaire dans « Avenir radieux, une fission nucléaire » il s’attaque cette fois à l’armement. Ses marchés. Les contrats passés avec d’autres pays. Les trafics et magouilles quand il y en a et il semblerait qu’il pourrait bien y en avoir. 

Si l’emballage est plutôt joyeux avec des gags récurrents, des parodies, des répétitions qui amusent, des personnages campés d’un geste, d’un timbre de voix, l’essentiel est sérieux. Très sérieux. Lambert dissèque avec gourmandise (une gourmandise tout de même effarée) cette situation étrange qui veut que tout puisse être soumis aux votes des parlementaires, tout sauf la politique de Défense. Paradoxe hérité de la Grande Guerre, semble-t-il. 

Utilisant une installation proche d’un studio de radio… et des journaux qu’on y présente, se glissant aussi dans la peau de l’auteur d’un livre, « L’État trafiquant », Nicolas Lambert concentre tout de même son intérêt sur l’attentat de Karachi et de ce qui s’en est suivi, côté politique.  On assiste donc à des commentaires embarrassés d’Édouard Balladur, des prises de positions vigoureuses (voire rageuses) de Nicolas Sarkozy. Anne Lauvergeon vient dire son mot. Le rôle comique est assuré par Thierry Gaubert et Brice Hortefeux, qui tentent de communiquer à coups d’appels téléphoniques… surprenants. Les deux filles de Thierry Gaubert sont perturbées par les soupçons qui pèsent sur leur père, même si leurs réactions ne sont pas forcément celles qu’on attendait. En bref, ce diable de Lambert s’amuse comme un fou (et nous aussi) tout en nous faisant passer, non pas un message, ce serait trop simple, mais des interrogations nombreuses et troublantes. La dernière partie, la plus émouvante et forte, fait revenir Michel Rocard, honnête homme s’il en est. Ses doutes, son désarroi, tout passe. Et au bout de ces deux heures, on sort songeur. 

Et pas sûr que le lendemain, on écoute de la même oreille les infos, qu’elles soient radio ou télé.

Gérard Noël

© Un Pas de Côté 2017 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert