Revue 491

Héritage

Le réel, à lui aussi, c'est son affaire. L'enquête est aussi sa façon de faire. Le solo, aussi sa manière. En juge toujours humain, Nicolas Lambert dévoile et dissèque à nouveau un mensonge d'Etat. Dans Elf, la pompe Afrique, il passait en revue les protagonistes du procès Elf pour énoncer, avec clarté, la corruption des puissants et le cynisme qui les anime. Dans Avenir radieux, une fission français, il décortiquait un demi-siècle d'amour déraisonnable pour le nucléaire.

Avec Le Maniement des larmes, il clôt sa trilogie politique en secouant de l'intérieur l'industrie de l'armement. Lambert pénètre un cercle confidentiel et en ressort extraits d'interviews, auditions et déclarations subtiles. Il se met à la place de tout le monde pour entonner le double langage d'initiés, qui tiennent médias, gouvernements et Parlement dans leurs mains . Comme il le dit si bien, «si le théâtre ne sert pas à piger le monde, il ne sert à rien »

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Un mot : « Héritage » 
par Nicolas Lambert pour 491

Chaque mois des artistes choisissent un mot afin de vous livrer un texte court et une image autour de ce choix.

Monsieur Gérard Longuet, une nuit de juillet 2015, vers 5 heures du matin, a souri. 

Il venait de transmettre à ses enfants, mais aussi aux enfants des enfants de ses enfants et cela pour mille siècles, un héritage du 21 ème siècle apr. J.-C. Cet héritage, il l’a glissé au sein de la loi qu’on appelle Macron (1)

Enfant devant la centrale nucléaire Penly, Haute-Normandie - © Nicolas Lambert

La loi « pour la croissance et l’activité » dite «  Macron » est passée, cette nuit-là, grâce à la subtilité de l’alinéa 3 de l’article numéro 49 de la Constitution de la République française qui permet à l’État de se passer du processus démocratique si celui-ci lui est défavorable. L’amendement de Monsieur Gérard Longuet n’a rien à voir avec « la croissance et l’activité », mais ça n’a pas d’importance (2)

Ce que Monsieur Gérard Longuet fit graver dans le marbre législatif cette nuit de juillet 2015 permet à l’État d’enfouir des déchets radioactifs pendant cent mille ans. On sait pas trop ce que ça veut dire cent mille ans, car on a déjà du mal avec ce qui s’est passé les cinq mille dernières années, mais ça n’a pas d’importance. 

Les déchets radioactifs, on sait pas quoi en faire, alors voilà. Au moins ça fera des sous pour la Moselle. Et puis bon, après cette période de 100 000 ans, on verra. 

Il y eut bien, pendant de longs mois, plusieurs « Débats Publics » organisés par la « Commission Nationale du Débat Public » pour discuter de cette question essentielle de ce que nous laissons derrière nous, à nos enfants, mais ces discussions n’ont pas donné satisfaction à l’État. Mais, ça n’a pas d’importance. 

Un État profond, dont nous avons hérité, règne. 

Un État profond pour qui ni le travail Parlementaire, ni les convictions de ses dirigeants, ni l’opinion du peuple n’ont d’importance.

Vers six heures du matin, le ciel de juillet est clair, la lumière de la lune, douce. Dans son taxi, Monsieur le Sénateur de Moselle Gérard Longuet sourit aux étoiles dont l’éternité rassure les hommes.

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(1) Macron est le nom d’un homme qui, après avoir a été banquier d’affaires chez Rothschild & Cie, est apparu au cœur d’un gouvernement de gauche de la Vème République française au détour d’une élection locale en 2014. 

(2) L’article 49-3 est « une brutalité, le 49-3 est un déni de démocratie, le 49-3 est une manière de freiner ou d’empêcher le débat parlementaire » déclarait François Hollande lorsqu’il ne représentait pas l’Etat (09/02/2006). En mai 2008, Manuel Valls, lorsqu’il ne représentait pas l’Etat, proposait même son abrogation.


© Un Pas de Côté 2017 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert