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Nicolas Lambert, très habilement n’en rajoute pas,  et appuie juste là où cela fait mal

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Par Philippe du Vignal

Ce documentaire théâtral, maintenant bien connu d’un large public  se propose « d’observer, dit Nicolas Lambert, trois domaines régaliens du régime français. Régaliens, qui ont toujours été à la discrétion du seul Roi (ou Empereur, ou Président de la République suivant le contexte) et que la démocratie en est toujours absente aujourd’hui.”

Thème de ce dernier volet: ce qui tourne autour du quatrième exportateur mondial d’armement qu’est depuis longtemps, et que reste encore la douce France. Dans une opacité totale ou presque- le Parlement étant depuis un décret-loi de 1929, tenu à l’écart de toute information réelle!

Mais parfois cette machine bien huilée connaît heureusement quelques ratés, quand certains journalistes et juges d’instruction avertis et à la ténacité exemplaire, s’emparent d’un de ces épisodes qui ne font ni la gloire de la République française et ni celle des hommes et femmes politiques- tout bords confondus-censés nous gouverner. Aidés par quelques énarques de cabinets ministériels aux dents longues, et par des trafiquants sans aucun scrupule.

Tout cela ne va pas bien entendu  sans des mensonges évidents (plus c’est gros, plus cela passe) et  ceux  de ministres en exercice et de leurs conseillers, voire de Présidents de la République, écoutes téléphoniques et valises bien remplies livrées à domicile ou dans la rue. Et tout ce beau monde nie en chœur qu’il puisse y avoir parfois des  dommages collatéraux avec des morts à la clé, comme dans l’attentat de Karachi qui est à la base du scénario de ce Maniement des Larmes.

Comme l’ont révélé des journalistes de Médiapart, « Le parquet de Paris a refusé d’ouvrir une enquête sur les mensonges de plusieurs hauts responsables des services de renseignement français concernant l’un des personnages-clés de l’affaire, le Saoudien Ali Ben Moussalem. Mêlé à la corruption sur les marchés militaires français, il est aussi étroitement lié au financement du terrorisme. » De quoi mettre mal à l’aise plus d’un Ministre de la Justice…

Résumé des faits : un attentat-suicide avait eu lieu en 2002, à Karachi, capitale du Pakistan, et avait provoqué la mort de quatorze personnes, dont onze employés français de la Direction des constructions navales. Leur bus militaire avait été pulvérisé par un kamikaze au volant d’un faux taxi. Attentat encore officiellement attribué à Al-Quaïda, il y a cinq ans. Mais depuis l’enquête  a montré que l’attentat avait été réalisé avec  des explosifs provenant d’arsenaux pakistanais ! Sans doute par représailles contre la France, et organisées par des services secrets du pays.

Mais les choses s’étaient vite compliqué : pour favoriser la signature d’un contrat de vente de sous-marins, des commissions avaient été versées par la France à certains intermédiaires qui les transféraient ensuite sur les comptes de Pakistanais haut placés. Méthodes admises dans l’industrie de l’armement et autorisées jusqu’en 2000. En 1995, Jacques Chirac, élu président de la République, en ordonnait l’arrêt dans ce contrat, comme dans celui de frégates vendues à l’Arabie saoudite. Il y aurait eu sans doute des rétro-commissions, pour financer la campagne présidentielle du Premier ministre Edouard Balladur !

C’est tout cela que décortique avec intelligence, Nicolas Lambert après un remarquable travail sur des pièces authentiques, et absolument incontestables, comme des interviews à la radio  d’une famille comme celle de Thierry Gaubert, et des enregistrements d’écoutes téléphoniques, entre autres ceux d’intermédiaires comme Ziad Takieddine, de procès-verbaux d’auditions.  

Nicolas Lambert imite avec férocité Edouard Balladur, Nicolas Sarkozy, Brice Hortefeux, Thierry Gaubert, Anne Lauvergeon, François Léotard qui considérait en 2002 qu’il y avait eu «une vengeance de personnes n’ayant pas touché leur part de commissions », ou Michelle Alliot-Marie  et Bernard Cazeneuve, actuel ministre de l’Intérieur et à lépqoue maire de Cherbourg ‘où venient les malheureuses victimes ! On entend aussi la voix de Mohamed Khadafi et de son fils. Le comédien a un don exceptionnel pour mettre en évidence les mensonges par omission ou par pirouettes, de gens très (trop ?) sûrs d’eux. 

Il suffit de remarquer les hésitations, demi-aveux ou affirmations éhontées des uns et des autres, pour voir très vite les aspects fort peu reluisants de cette affaire. Et Nicolas Lambert, très habilement n’en rajoute pas,  et appuie juste là où cela fait mal.  Ce tricotage, mené de main de maître, se suit comme un feuilleton souvent passionnant.   Et on finit par comprendre que tous  ces gens, souvent très liés entre eux, connaissent bien au moins une partie de la vérité mais qu’ils ne diront jamais rien.

  Ce Maniement des larmes est un spectacle drôle, incisif qui se termine par un brillant discours de Michel Roccard...
Philippe du Vignal

© Un Pas de Côté 2017 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert