Un Fauteuil Pour l'Orchestre

ƒƒ = Très bien 

Le Maniement des Larmes
par Camille Scordia

Qui se souvient de l’affaire Karachi ? Ce scandale politico-financier qui a coûté la vie à 14 personnes, s’avère d’une complexité rare, impliquant les pouvoirs politiques dans la vente d’armes au Colonel Kadhafi. Dernier volet d’une trilogie Bleu-Blanc-Rouge, Le Maniement des Larmes propose de retracer les rebondissements de l’enquête à partir des protagonistes et des propos qu’ils ont tenus. Sur scène, le dispositif est simple : un écran nous délivre, à la manière d’un télégramme diplomatique, les éléments de l’enquête, face à deux bureaux occupés par des experts, rivés sur leurs ordinateurs. Nicolas Lambert incarne l’un d’entre eux, analysant les conversations enregistrées des acteurs de l’histoire, tel un détective des services secrets. 

A partir d’écoutes, d’extraits d’actualités radiophoniques et de témoignages du procès, il établit un travail de reconstitution d’une richesse extrême, alimenté de discours des politiques de l’époque, au premier rang duquel figure Nicolas Sarkozy. Campant tour à tour les différents politiques qui ont baignés dans le scandale, Nicolas Lambert démontre un talent d’imitateur inouï, une ironie et un humour subtils. Son interprétation laisse supposer un sérieux travail d’écoute, d’observation et de documentation mené pour ce spectacle. 

Néanmoins, ce n’est pas seulement sa qualité d’interprétation qui retient l’attention : au milieu d’un entremêlement de personnages, réseaux, nationalités, il parvient à remettre en ordre, rendre compréhensible l’incompréhensible.

Eclairer les zones d’ombres

Saturé de références à l’actualité politique, le spectacle offre un panorama des relations étroites entre commerce des armes et financement des partis politiques. Il tient en haleine le spectateur, malgré la surabondance de noms, propos et preuves, qui peuvent, malgré tout, en égarer plus d’un. Un peu trop exhaustif, Nicolas Lambert distribue nombre d’informations et de détails accablants …

« Entre emballements médiatiques, ténacité des juges d’instruction, écoutes téléphoniques, valse des valises et culte du secret, des guerres grondent et des familles éclatent. Et des armes, encore, ne cessent de se négocier. Et nous en héritons. »

C’est au défi de faire comprendre les arcanes du pouvoir politique au grand public que s’attaque Nicolas Lambert. C’est là où réside la singularité du spectacle, qui montre comment un objet théâtral peut être un instrument de démocratisation politique. En artiste engagé, il relève avec humour les absurdités du système politique, invitant chacun à se ressaisir de son sens critique pour lutter et entrer, par la porte du théâtre, dans l’arène politique.

© Un Pas de Côté 2017 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert