À nous Paris

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Affaires culturelles
Par MYRIEM HAJOUI

Une exhortation à revendiquer notre part d’indignation. Comment rater ça ?

Il est souvent question de justice en France ces temps-ci, mais celle-ci ne vient que rarement toquer à la porte du théâtre. Lancé en 2003, ce théâtre-documentaire fait figure de lumineuse exception. Le sujet ? L’affaire Elf. Un opaque scandale politico-financier dont on a dit qu’il pouvait « faire sauter vingt fois la République » ! Heureusement, un homme a décidé de condenser ce procès complexe. Cette perle, c’est Nicolas Lambert. Le défi impressionne : véritable acti- viste de la scène, il a assisté aux séances durant quatre mois et demi, les disséquant pour en tirer une lecture accessible à tous. L’enjeu : donner la parole aux prin- cipaux acteurs, via des extraits judiciaires soigneusement choisis.

Le résultat est un acte citoyen, un travail militant d’histoire contemporaine, un outil politique mais aussi une œuvre théâtrale édifiante. Un juge, des prévenus et du public, tout comme si vous y étiez ! Pre- mier volet d’un triptyque “Bleu-Blanc-Rouge (l’a-démocratie)” sur les mensonges d’Etat, cette nouvelle version puise sa force dans une atmosphère de salle d’audience parfaitement recréée. Mais aussi dans les blancs qui disent en creux le cynisme d’un système politique. Derrière son pupitre (un baril bleu), Lambert révèle sa capacité à jouer tous les personnages : alternant les voix, les mimiques, il restitue avec une vitesse d’exécution sidérante la virtuosité inquisitrice du président du tribunal, l’arrogance mena- çante d’Alfred Sirven, les repen- tances de Loïc Le Floch-Prigent, la faconde d’André Tarallo – “Monsieur Afrique” – ou la gouaille d’An- dré Guelfi alias Dédé la Sardine. Du Audiard pur jus ! Tous les dia- logues sont vrais et on se pince. Car dans la langue de ces anciens rois du pétrole, on ne dit pas « Oui, je le savais », mais « Je n’ai pas pu igno- rer, par conséquent j’ai su ». L’esquive élevée au rang des beaux-arts ! Abus de biens sociaux, recels, commissions échouant sur des comptes en Suisse... On découvre les enjeux occultes de ce « casse du siècle » avec un mélange d’hilarité et d’écœurement. “Elf, la pompe Afrique” se veut tout autant la relec- ture d’un procès qu’un réquisitoire implacable contre ces édiles mafieux qui maintiennent les anciennes colonies sous coupe réglée.

Aérée de suspensions d’audience où un griot (Francine Romain) est aussi invité à témoigner, cette création ludique de la compagnie Un pas de côté voit enfin le comé- dien se dépouiller de tous ses ori- peaux. Le voilà signalant de très graves éboulements dans les pro- fondeurs de la démocratie : des hommes ont été jugés, mais pas le système Elf. « La Ve République n’a donc pas sauté vingt fois. Ni dix fois. Ni une, ni deux... mais sa santé m’inquiète », lance t-il sur l’air de “La Marseillaise”.

Une exhortation à revendiquer notre part d’indignation. Comment rater ça ?

MYRIEM HAJOUI

© Un Pas de Côté 2017 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert