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« Un système monstrueux »
par Ayoko Mensah

Faire du récent procès Elf, un des plus gros scandales politico-financiers de la Ve République française, un spectacle captivant et tous publics. C’est le défi relevé avec brio par le comédien Nicolas Lambert. Elf, la Pompe Afrique dénonce avec virulence le pillage par la France de ses anciennes colonies.

Comment vous êtes-vous intéressé au procès Elf ?
Je me suis d’abord intéressé à ce procès parce qu’il était au palais de justice. Mais aussi parce qu’Elf est une entreprise qui, a priori, fait partie de la République. J’étais surpris de ne rien comprendre à cette affaire. Quand j’ai commencé à m’y plonger, elle avait déjà huit ans d’instruction… et d’informations disparates. Sans que l’on y comprenne grand-chose.
J’avais un peu de temps à cette époque. J’ai voulu assister à une audience ou deux, mettre un peu de chair sur tout ça. Je me souviens : la salle était pleine mais il y avait de la place dans les rangs des journalistes. En me faisant passer pour l’un d’eux, je me suis retrouvé à une audience d’André Guelfi où il expliquait qu’il disait toujours la vérité. Son numéro était vraiment spectaculaire. Du coup, je me suis mis à noter ce qu’il disait.
Je suis revenu plusieurs semaines d’affilée, sans toujours comprendre grand-chose. En revanche, j’étais frappé par la façon d’être des prévenus face à la justice. Tous étaient persuadés de n’avoir rien à faire là. En résumé, ils disaient : « Je ne vois pas pourquoi je suis là alors que c’est un fonctionnement propre à toutes les entreprises françaises. » « Ces choses-là » (abus de biens sociaux, détournements de fonds, corruption… ndlr), comme ils les nommaient pudiquement, étaient l’usage courant. Ils ne voyaient donc pas pourquoi ils avaient à se justifier… Cependant tenus de le faire, ils expliquaient donc leur mode de gestion, leur fonctionnement par rapport à l’Afrique, à l’immobilier ou à tel ou tel responsable politique français…
Je me souviens de déclarations d’ingénieurs, chargés de remporter de nouveaux marchés, tout à fait impressionnantes. En résumé, cela donnait : « Si c’est un échec c’est pour Elf, si c’est une réussite c’est pour moi. Puisque je travaille avec des comptes personnels. » Ils expliquaient que c’est une manière de faire habituelle des traders. Ils étaient certes puants mais de bonne foi.

Avez-vous eu d’emblée l’idée de faire un spectacle à partir de ce que vous découvriez ?
Non. Pas tout de suite. Je l’ai eu a posteriori. Au départ, je prenais des notes pour moi, pour essayer de comprendre. C’est mon côté citoyen. À l’époque, ce qui était important dans l’actualité, c’était le « Loft », ce genre de sujets. Il fallait vraiment aller au cœur des journaux pour trouver des articles sur l’affaire Elf. Or, ce qu’il s’y disait me semblait vraiment énorme. Et renseignement pris, le Watergate est peu de chose à côté de l’ampleur des pratiques d’Elf. Rappelons que le procès du Watergate fut retransmis en direct, sept heures par jour, par des caméras de télévision installées à l’intérieur du prétoire. En revanche, chez nous, en France, les médias continuaient de nous divertir avec d’autres thèmes…
L’envie de faire une pièce de théâtre m’est venue en réaction à l’absence des médias sur cette affaire. Après des semaines, quand j’ai commencé à y comprendre quelque chose, je me suis rendu compte que cela m’emmenait loin. Ce procès révélait de nombreux aspects : le fonctionnement d’une entreprise sous la cinquième République, la façon dont elle a été créée pour supplanter l’État à l’époque de la décolonisation. Ce qui permettait de comprendre un fonctionnement plus général sur notre rapport à l’Afrique, aux matières premières, à notre politique énergétique. N’oublions pas qu’Elf était la première entreprise de France, la plus importante pour l’État et pour l’économie française.
J’ai lu beaucoup de livres pour essayer de comprendre tout cela. Je me suis aperçu que l’information existait, qu’elle était à portée de main, mais qu’elle était imbitable.

Vous interprétez à vous seul quatre prévenus (Loïk Le Floch-Prigent, Alfred Sirven, André Tarallo, André Guelfi) et le président du tribunal. Vos personnages sont saisissants, à la fois criants de vérité et proches de la caricature… Comment les avez-vous travaillés ?
C’est un travail intérieur, de comédien. Je conçois mon métier comme un interprète : au sens de comédien mais aussi de traducteur : quelqu’un qui vous permet de comprendre les personnes qui parlent chinois devant vous. J’ai donc pris la musique que j’entendais, la façon de s’exprimer des uns et des autres et j’ai essayé de me faire l’interprète de ce que je comprenais, de ce qui émanait d’elles.
J’en ai fait une synthèse pour que cela soit compréhensible par le public. J’ai travaillé à partir de mes notes et de celles d’autres journalistes publiées dans leur organe, mais aussi de livres, comme celui de Loïk Le Floch Prigent, ou encore d’interviews que les uns et les autres ont données en parallèle. Ensuite, bien sûr, j’ai réalisé un gros travail de montage. J’ai retenu les propos les plus significatifs et me suis permis quelques réécritures.
J’ai voulu ramener cette affaire Elf à sa dimension charnelle. À travers ces personnages, j’incarne un système. Ce n’est pas juste de l’économie pétrolière, de l’industrie pétrochimique. Ca, ce sont des mots. Derrière ces mots, il y a des entreprises, et derrière encore, des gens. C’est-à-dire de l’humain, de l’affectif. Ce système ne tombe pas du ciel. Je m’oppose à la logique qui veut le rendre aujourd’hui responsable de toutes les injustices. Ce sont des personnes qui prennent des décisions et font des bénéfices, financiers et politiques. J’ai essayé de voir comment des types se retrouvent dans un système monstrueux.
Il est vrai que je m’inscris dans la tradition de la caricature. C’est une culture propre au palais de justice. Seuls les caricaturistes ont le droit de sortir des dessins des salles d’audience.

Au fil du spectacle, l’on prend parfaitement conscience de l’énormité du système Elf, de la compromission des chefs d’entreprise et des hommes politiques, mais l’Afrique reste en arrière-plan. Vous ne posez finalement qu’à la fin cette question : tout ce système ne se fait-il pas sur le dos des populations africaines ?
Je dis deux choses à la fin : les sommes détournées dans cette affaire sont énormes (150 millions d’euros d’environ, ndlr) mais c’est dix fois plus dans le domaine de l’armement. Deuxièmement, à qui appartiennent ses richesses ? Pourquoi et comment la plus grande entreprise de France est-elle une raffinerie de pétrole alors que ce pays n’en possède pas ?
En réalité, en filigrane, il n’est question dès le départ que des rapports de la République au continent africain considéré comme un outil. Il est vrai que dans ce procès, l’Afrique était réduite à un objet simplement utilitaire. C’est aussi la conception qui prévaut en France. C’est ce que j’essaye de distiller.

Quel est le public de la pièce ?
Cela dépend du lieu et du moment. Je ne joue pas seulement dans des théâtres mais aussi dans des salles, des fermes, des appartements… C’est un spectacle suffisamment léger pour pouvoir s’adapter partout. C’est important pour moi d’avoir ce discours dans une salle de théâtre et de toucher les personnes qui y vont. Quand je joue dans un lieu militant, j’essaye au contraire de dédramatiser le théâtre : il n’est pas destiné uniquement au culturel, aux cultivés. Ca m’intéresse autant de faire entrer l’artistique dans ces lieux que de mettre du sens dans des espaces de plus en plus voués au simple divertissement.

Avez-vous eu des réactions de la part des prévenus ou du personnel d’Elf ?
Pas des prévenus directement mais beaucoup de la part de proches et de personnes ayant travaillé ou travaillant encore pour Elf. Certains me donnent des précisions, beaucoup me disent que je fais œuvre de salut public. Ils sont contents qu’il y ait de la parole sur ces choses-là. Cela me touche bien sûr. Des Africains sont venus me dire : « Je ne peux plus travailler à Elf pour les raisons que vous dénoncez dans votre spectacle. »

Votre synthèse du procès permet de nous rendre cette affaire lisible, compréhensible. D’autre part, par votre spectacle, vous la maintenez dans le présent. Vous empêchez qu’on l’oublie. Votre travail s’inscrit fortement dans le temps…
C’est un travail que pourrait faire n’importe quel journaliste. Mais quel journal aujourd’hui va demander cela ? Comment fait-on pour expliquer la corruption ou le néocolonialisme, concepts aussi difficiles à transmettre qu’à admettre en un sujet de deux minutes pour le journal télévisé ? La France a tellement martelé dans la tête de ses enfants qu’elle était en Afrique pour le bien de ses populations, que l’on continue à en être persuadé.

Pourquoi, selon vous, l’histoire sociopolitique récente de la France fait-elle si peu l’objet de création théâtrale ?
La dépolitisation de l’art est à mon avis proportionnelle à l’emprise des moyens de production artistique par des groupes industriels. Qui aujourd’hui s’occupe du divertissement en France ? Bouygues, Lagardère, Dassault, Vivendi… C’est-à-dire des entreprises… Pourquoi les principales entreprises d’armement et d’énergie consacrent autant de moyens à mobiliser l’énergie des gens et à rendre leurs cerveaux disponibles ? La question se pose.
Si j’arrive à faire mon spectacle, c’est parce que je le fais avec trois bouts de ficelle. Si je devais aller demander à Bouygues de l’aide pour le faire, j’aurais sans doute d’énormes difficultés. Il est très difficile aujourd’hui de parler de la société contemporaine si on lui demande de financer cette parole.
Ce qui se passe dans les médias est similaire. Aujourd’hui, la plupart des grands médias sont liés, entièrement ou partiellement, avec des groupes industriels. Ils ne vont pas aller mordre la main qui les nourrit. Résultat ? On a des organes qui continuent de se présenter comme média mais qui ne sont plus en fait que des outils de propagande.

Propos recueillis par Ayoko Mensah


En 2003, le comédien français Nicolas Lambert assiste au procès de la compagnie pétrolière Elf qui s’est déroulé durant quatre mois au palais de justice de Paris. Dans le box des accusés : trente-sept prévenus dont MM. Loïk Le Floch-Prigent (ex-PDG), Alfred Sirven (ex-directeur des affaires générales de la compagnie) et André Tarallo ( ex- « M. Afrique » d’Elf). L’affaire officiellement jugée ? Les abus de biens sociaux commis au détriment de la compagnie pétrolière durant les quatre années de la présidence de Loïk Le Floch Prigent, de 1989 à 1993.

« S’il n’est pas physiquement présent dans la salle d’audience, c’est bien le pouvoir politique qui comparaît devant la Justice, écrit Nicolas Lambert. Même si ces représentants officiels, élus, sont absents, l’Etat français doit répondre ici de son fonctionnement, de ses financements, d’une façon de diriger sa politique. Les pays d’Afrique apparaissent au fil des audiences comme un moyen au service de la République. Ce qui semblait n’être qu’une société d’exploitation d’hydrocarbures se révèle être le bras séculier d’enjeux occultes au service d’une ‘certaine idée de la France’ ».

En 2004, Nicolas Lambert présente sur les planches d’un théâtre parisien une création écrite et interprétée par lui-même : Elf, la Pompe Afrique, lecture d’un procès, 2h30 de parole entrecoupées uniquement de quelques intermèdes musicaux. Le succès est immédiat. La critique comme le public loue une « œuvre de salut public ». Le quotidien Le Monde lui offre sa une, Daniel Mermet sur France Inter deux émissions de Là bas si j’y suis. Deux ans et une centaine de représentations plus tard, le spectacle est en passe de devenir un véritable phénomène citoyen. Il est actuellement joué aux quatre coins de la France et affiche souvent complet. La grande prouesse de Nicolas Lambert est d’avoir su créer un spectacle à la fois pédagogique, politique et militant sans rien renier de fortes exigences artistiques. En attendant, espère-t-on, de voir la pièce en Afrique, le texte de Elf, la Pompe Afrique vient de paraître en librairie.

© Un Pas de Côté 2017 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert