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Jugements injustes
Les coulisses de la 5ème République sur le devant de la scène
Par Thomas Hahn

Rien, jamais, n’est aussi fou que la réalité. Pour le confirmer, voici ce spectacle intitulé «Elf la pompe Afrique», aux ingrédients aussi sulfureux qu’instructifs. Comptes noirs,comptes en Suisse, versement de «bonus», Omar Bongo, le jet privé d’André Tarallo,«érosions» de fonds, la déstabilisation de l’Afrique de l’ouest et du Venezuela organisée à travers Elf, des sociétés offshore qu’on se «prête», les complicités avec Chirac, Mitterrand,Pasqua… Comment fonctionne une démocratie dans les abysses de ses sommets? Nous voici dans des sphères qui rechignent à se dévoiler. Où un dirigeant d’Elf peut simplement demander à son service d’immobilier de lui acheter une église…

Le procès Elf, c’était quatre mois de séances, et Lambert les a toutes suivies, du début à la fin. Soigneusement il prenait des notes, jouant le rôle d’un journaliste. Mais son œil est aussi celui du comédien. Il sait donc faire vivre sur le plateau Loïk Le Floch-Prigent (dans le rôle du repenti : « J’ai eu tort », « C’était une faute », « J’ai eu une réaction de gamin » etc.), Monsieur Afrique (André Tarallo dans le rôle de l’innocent), Dédé la sardine (André Guelfi dans le rôle du magicien déchu « J’étais le seul à pouvoir frapper à la porte de Boris Yeltsine ») et Alfred Sirven à l’accent du midi, dans toute son arrogance. Sans oublier le président du tribunal, alternant épreuves de forces et ruses, tel un dompteur de lions. Elf +l’Élysée = république bananière plus élégance parisienne.

«Elf, la pompe Afrique (lecture d’un procès)» a le mérite de condenser le procès Elf et de le rendre « lisible ». Le résultat est une clarté qui était inaccessible même à ceux qui suivaient le procès à travers la presse, semaine par semaine. Difficile de songer à meilleur exemple d’un théâtre documentaire et citoyen (d'avant qu’on nous galvaude le terme). Lambert relève les faits de corruption, de manipulation et de complicité des plus hauts représentants de la République, mais aussi l’incroyable cynisme des accusés. Ceux-là sont toujours prêts à rejeter la faute sur l’autre pour clamer leur innocence. Et ça peut tourner au ridicule : « Ce n’est pas moi qui ai le goût du luxe, c’est ma femme!» ou encore : « Je suis fils unique, j’avais promis à ma mère de faire du jardinage » (Le Floch-Prigent à propos de l’achat de meubles de jardin pour 80 000 francs le jour de son éjection de chez Elf). L’utilité publique de l’initiative de Nicolas Lambert crève les yeux. Si la Ve République avait une capacité d’auto-nettoyage, on inscrirait ce spectacle au programme scolaire.

Ce théâtre est le résultat d’une vraie démarche civique et d’une volonté de fer (entre autres pour avoir épluché les 16000 pages d’actes de procès). Lambert part sur les traces de ces chroniqueurs de procès qui font aujourd’hui défaut. Même si dans ce cas, il ne s’agit pas de relever la dureté de la justice vis-à-vis des petits délinquants, mais bien de révéler le cynisme d’un système politique. Et ce cynisme prend chair dans les stratégies d’esquives des accusés, dans leurs petites stratégies pour ne pas répondre aux questions. Lambert rend leur roublardise, leur côté pathétique et méprisant. Et il éclaire ainsi le fonctionnement du système (et de son carburant, les hommes) bien plus que toute étude des actes du procès (et qui en aurait le courage?).Et puisqu’il est question du pillage de l’Afrique, n’hésitons pas à établir un parallèle entre Lambert et la tradition du griot qui apporte les nouvelles de la vie sociale. Par ailleurs, le spectacle est ponctué de chansons politiques de Nicolas Bacchus (ce n’est pas un pseudo de Lambert).On sort de cette « lecture » aussi hilare qu’effondré. Un vrai délice d’initié!

© Un Pas de Côté 2017 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert