La Griffe

« elf, la pompe Afrique » : l’ivresse du prétoire
par Éric Prévert

En 2003, trente-sept prévenus comparaissent dans le cadre du procès Elf pour détournement de 305 millions d'euros à destination de leurs propres comptes, de chefs d'États africains et des partis politiques français. Pendant quatre mois, le comédien Nicolas Lambert suit l'intégralité des audiences. II en a tiré une pièce de théâtre d'une causticité salutaire.

Un homme s'extrait des rangs des spectateurs, s'adresse à un agent de police, imite un journaliste au téléphone portable, puis monte sur la scène et s'installe derrière un baril de pétrole siglé « Elf " qui figuré la barre du tribunal. Derrière lui, la symbolique balancé de la Justice est ornée des photos de De Gaulle, Mitterrand et Chirac. Nous sommes en mars 2005 à la Maison du Champ de Mars à Rennes où Elf, la pompe Afrique est présenté à l'initiative du CRIDEV et de l'association Survie.

Seul en scène, Nicolas Lambert interprète alternativement une petite dizaine de rôles. Du président du tribunal au PDG Loïc Le Floch-Prigent, d'André Tarallo à Alfred Sirven, en passant par un avocat ou un journaliste, à chacun correspond une posture, des tics et des propos souvent drôles mais également atterrants. Théâtral, le président du tribunal lance les bras en l'air pour relever ses manches. Petit vieux voûté qui peine même à piétiner, Tarallo affirme que le système mis en place était « opaque » pas « occulte ». II explique « qu'il s'occupait des chefs d'état et Sirven des opposants ». Le Floch-Prigent, les bras écartés, les mains ouvertes et retournées comme s'il berçait quelque chose, enchaîne, péteux, les « c'est une faute, c'est une erreur, c'est un dérapage ». « L'intermédiaire » André Guelfi, dit Dédé la Sardine, raconte des anecdotes, le pompon revenant au directeur ses affaires immobilières. A propos de la « gabonisation » d'un hôtel particulier du 16ème arrondissement dont la cuisine -à 750 000 francs a atterri chez lui, il déclare avec aplomb : « Ben oui, on l'avait commandée, le président a divorcé, on n'allait pas la retourner.-:. ». Quand mauvaise foi et désinvolture abjecte rivalisent voici une belle instruction civique en deux heures, deux actes et quatre audiences ponctuées de pauses musicales au violoncelle.

Question : pourquoi ce spectacle hautement politique qui écume les salles des fêtes, les MJC et les cafés-spectacles de France à l'initiative de nombreuses associations, n'est-il pour ainsi dire jamais programmé par les centres culturels, théâtres et autres scènes nationales alors que leurs directions invoquent souvent un théâtre politique ?

Éric Prévert

© Un Pas de Côté 2017 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert