La Lettre du SNES

Quoi de plus proche du théâtre qu’une salle d’audience ? 
Par Micheline Rousselet

Il y a une scène, des acteurs à l’ego parfois débordant, un metteur en scène, le juge. Rien d’étonnant donc dans la démarche de Nicolas Lambert. 

Pendant quatre mois, il s’est faufilé sur les bancs de la presse pour suivre les audiences du procès Elf. Il a pris des notes, nous restitue les propos des accusés et tout devient beaucoup plus clair dans ce procès au long cours et dans ce qu’il révèle de notre vie politique. Ce qui nous est montré c’est le fonctionnement d’un système qui a mis une entreprise publique au service du pillage des richesses africaines au profit des caisses personnelles de Omar Bongo et de la classe politique française, qui y a trouvé des fonds colossaux pour ses campagnes électorales, en permettant au passage des enrichissements privés au travers de comptes suisses et luxembourgeois. Pour tout décor un bidon bleu estampillé Elf surmonté du pupitre du Président de la Cour. Nicolas Lambert joue tous les rôles, celui du Président qui dirige les débats, passe de l’humour (« Le tribunal se félicite de pouvoir compter sur votre mémoire ») à l’agacement devant la mauvaise foi des prévenus. Il est Loïk Le Floch-Prigent, dressé, ventre en avant qui passe de la suffisance au rôle de l’innocent trompé. Puis courbé par les ans, il est André Tarallo, roublard, maître dans l’art d’éluder les réponses, jouant avec les mots pour se dédouaner et éviter d’avoir à dire la vérité et enfin Alfred Sirven gouailleur parfois menaçant. Il passe d’un personnage à l’autre avec une rapidité étonnante, chacun est bien caractérisé par son attitude et sa façon de s’exprimer.

On rit du côté pieds-nickelés du trio inculpé, du choix des noms de leurs comptes en Suisse ou au Luxembourg, Centuri pour Tarallo dont c’est le nom de la ville natale en Corse, Tomate et Langouste pour Sirven qui dit : « La banque vous présente une liste de mots et on choisit ce qui est disponible ce jour-là ! ». On est estomaqué par leur cynisme et par l’arrogance du Président de Elf, M. Le Floch-Prigent, qui nie l’évidence, dit « être un peu fâché » de tout ceci car « s’il avait l’autorité, il ignorait la cuisine » et que s’il avait eu connaissance de l’ouverture de comptes par ses deux co-accusés, « il le leur aurait déconseillé ».




Les interruptions d’audience sont accompagnées par la contrebasse d’Éric Chalan. Nicolas Lambert n’incarne pas seulement les intervenants au procès, il fait aussi office de commentateur, comme s’il racontait toute cette histoire à un copain avec humour. Il fait participer la salle, qui prend vite l’habitude de se lever quand retentit la sonnerie (c’est aussi lui !) et l’annonce que l’audience est reprise.


Après deux heures de spectacle qu’une tonitruante Marseillaise vient clore, Nicolas Lambert conclut : « On a dit de cette affaire qu’elle pouvait faire sauter vingt fois la République, la Vème République n’a pas sauté, mais sa santé m’inquiète ». Allez voir cette pièce, c’est cru, drôle, on réfléchit, on se révolte et les discussions vont bon train à la sortie. Suivez aussi le travail de Nicolas Lambert qui poursuit sa trilogie. Après Elf et Avenir radieux (le nucléaire), qui se jouent en alternance au Grand Parquet, il travaille sur l’armement. Et son travail s’annonce passionnant car si les commissions s’élèvent à 2,5% dans le marché du pétrole, elles sont de 25% pour les commandes d’armes !


Micheline Rousselet

© Un Pas de Côté 2017 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert