La Vie

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À l'Affiche, Nicolas Lambert
par Christian Troubet

À LA COUR, LES RÉQUISITOIRES SONT RAREMENT DÉSOPILANTS. À MOINS QUE, JOUANT TOUS LES RÔLE, CE SOIT UN COMÉDIEN QUI DÉVOILE UN POT AUX ROSES EMBAUMANT FORT... LE PÉTROLE ET LE FRIC.

II fallait oser. Extraire du procès-fleuve de l'affaire Elf, qui s'est tenu en 2003, deux heures de répliques et les mettre ainsi en scène, transportant d'un coup le tribunal des ors de la justice aux tréteaux du théâtre. Et il fallait y croire : salles polyvalentes de province, maisons de quartier de banlieue ou théâtres parisiens, l'aventure de Nicolas Lambert, le comédien et metteur en scène d'Elf, la pompe Afrique, dure depuis un an devant des salles pleines. Car, au-delà du bouche-à-oreille militant, sa pièce joue comme un révélateur. Voir et entendre Nicolas Lambert interpréter tour à tour Loïk Le Floch-Prigent, Alfred Sirven, André Tarallo ou le sourcilleux président du tribunal, c'est partager une expérience théâtrale réussie. «Avec ce procès Elf, explique le comédien, nous avons assisté à un moment palpable où les mécanismes qui s'attaquent aux racines mêmes de la République ont été mis au jour. C'est ce que j'ai voulu reproduire avec cette pièce. »

Et, de fait, ça marche. Loin de la lourdeur démonstrative d'un théâtre militant, on ouvre de grands yeux devant ce one-man-show. Mais, surtout, on s'interroge devant l'énormité de ce qui aurait pu être une farce, mais qui fut bien la réalité d'un procès, en France, au début du XXI e siècle. «En somme, je n'ai voulu faire que mon boulot de citoyen en le croisant avec mon métier», explique Nicolas Lambert.

Né dans le nord de la France « dans une famille qui n'allait pas voir de spectacles», il découvre les planches au lycée. Passion qu'il approfondit à l'université de Nanterre et qui débouche sur un double engagement, social et théâtral. Avec sa troupe, la compagnie Charlie Noé, il s'installe en banlieue et fait de celle-ci l'objet même ses spectacles. Il fait découvrir Marivaux aux adolescents des Zep. Il met en scène la mémoire ouvrière et immigrée dans des spectacles pluridisciplinaires, comme le Grenier des Lutz, un bric-à-brac théâtral où le fil rouge d'un parcours familial sur plusieurs générations devient emblématique d'une collectivité, celle des migrants de la banlieue.

Elf est venu naturellement, comme une suite de la réflexion. Les péripéties de la compagnie pétrolière - où les mots « or», « continent » et « caisse » sont si souvent suivis de l'adjectif «noir» - surviennent comme autant de déclics. «Ces inégalités que je dénonçais en banlieue trouvaient une partie leurs racines dans les agissements de cette compagnie en Afrique raconte Nicolas Lambert. J’ai donc voulu comprendre. » Trois mois d'affilée, il a suivi les débats du procès, engrangeant les citations et croquant les attitudes et les mimiques. Pour les ressortir d'une façon impressionnante dans son spectacle, à la fois vrai jeu théâtral et implacable démonstration

Christian Troubé, La Vie du 27 octobre 2005

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