L'Alsace

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Acteur militant
par Isabelle Glorifet

Nicolas Lambert n'a rien d'un naïf. Quand il est entré dans le palais de justice de Paris pour assister à la première journée du procès Elf, il savait déjà que le moment était important. II a pris conscience petit à petit qu'il touchait là à l'histoire, en majuscule. « Au départ je voulais me pencher sur le fonctionnement de la justice, ce qu'était le Parquet, comment on envoyait des gens en prison », commente l'acteur. Mais son étude est allée bien au-delà de cette approche formelle. « Tous les jours pendant quatre mois je prenais tout en note, et je lisais la presse écrite. J'ai lu aussi de nombreux livres d'économistes sociologues pour comprendre ». Mais comprendre quoi ? « On avait des informations très fractionnées sur l'affaire Elf, il était difficile d'avoir un suivi complet. Et puis à l'époque, on parlait plus du Loft... »

« C'est drôle et c'est dommage » Carnet de notes et crayon en main il entame alors quatre mois d'histoire au cœur de la Ve République. Une plongée dans la corruption organisée qui n'a rien de réjouissante en soi, mais grâce à laquelle il écrit un spectacle de deux heures trente. « C'est drôle, et c'est dommage !» ironise-t-il. Car oui, les répliques glanées aux uns et aux autres sont du ressort comique. Toutefois, la réflexion induite plonge Nicolas Lambert en plein marasme intellectuel. « Ce qui m'intéresse dans ce boulot c'est de remettre l'affaire au niveau des gens. On se rend compte alors qu'on n'est plus dans une démocratie. On a utilisé la république à des fins non démocratiques et pour des intérêts particuliers» constate Nicolas Lambert, amèrement. Sur ce carnet, il note les répliques (tous les propos sont ceux des intervenants), et croque également les attitudes, les mimiques, etc., comme un carnet de bord de voyageur. « Ce qui m'intéresse dans le boulot de comédien, c'est d'incarner». Pour le coup, Nicolas Lambert incarne tous les personnages en même temps, tour à tour Sirven, Le Floch-Prigent ou encore président du Tribunal. « J'ai construit le spectacle comme des audiences» explique-t-il encore, audiences auxquelles il a ôté le côté juridique. Quatre audiences d'une demie heure chacune, entrecoupées d'intermèdes musicaux et d'un entracte. «C'est une forme classique de théâtre, j'aime bien la référence au théâtre classique et à l'unité de temps ».

Son théâtre s'apparente toutefois « au documentaire à deux pattes » selon ses propres mots. « Je fais le boulot du griot africain qui raconte une histoire. Moi j'ai vu ça, et je le raconte». Rien de plus, rien de moins. L'affaire Elf était déjà une vilaine histoire d'argent. Nicolas Lambert y a, de plus, pointé les dysfonctionnements d'un système et s'est offert l'occasion de les dénoncer. « Chacun à son niveau en a les moyens ».

ISABELLE GLORIFET

© Un Pas de Côté 2017 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert