L’Art-Scène

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elf, la pompe Afrique
Par David Desreumaux

Le 22 mars dernier, au Buveur de Lune, bar du XIème arrondissement de Paris, Nicolas Lambert donnait la première représentation de Elf, la pompe Afrique, son nouveau spectacle tiré du procès fleuve intenté par la compagnie pétrolière à ses dirigeants. Un « documentaire théâtral » charnel sur un des plus gros scandales d’Etat. Un « documentaire théâtral », mais avant toute chose un spectacle drôle et citoyen, enlevé et passionnant.

« Ce que soulevait le procès Elf me semblait assez monstrueux et je ne le comprenais pas. Il y avait beaucoup d’informations. Une information fractionnée et distillée petit à petit par les médias pendant des années. » s’explique Nicolas Lambert quant aux raisons qui l’ont conduit à écrire et interpréter son spectacle, Elf, la pompe Afrique.

De fin mars à début juillet 2003, dans les murs du Tribunal de Paris, trente-sept prévenus (dont Loïk Le Floch-Prigent, André Tarallo et Alfred Sirven) étaient jugés pour divers abus de biens sociaux commis au détriment de la compagnie pétrolière, Elf. Poussé par le désir d’assister au procès et désireux de comprendre les arcanes de cet imbroglio politique, c’est en se jouant de la vigilance des gendarmes que Nicolas Lambert, comédien, a pris place sur les bancs réservés à la presse.

Rédigeant scrupuleusement nombre de notes d’un dossier lourd de 16 000 pages, Lambert prend rapidement la mesure d’une monstruosité « opaque » qui se chiffre à coups de millions sonnant et trébuchant. Attiré par la théâtralité de la Justice, il comprend très vite « qu’il y avait un truc à faire sur Le Floch-Prigent. Un homme qui est tout en haut du pouvoir et qui se met à « délinquer », qui n’est plus relié au reste de la société. Ce type est isolé dans sa tour Elf, il pète les câbles un peu de la même façon qu’une personne équivalente est bloquée dans sa banlieue, dans sa tour aussi. »

Quelques mois après le verdict, ayant digéré ses 4 mois d’audiences, Nicolas Lambert présente « la lecture d’un procès », reprenant quasi littéralement les propos dans le texte. Retenant ce qui permet la lisibilité d’une histoire, Lambert a construit son spectacle à partir des figures emblématiques du procès, reconstituant sur ses souvenirs chacun des personnages principaux.

Doté d’un sens aigu de l’observation ajouté à un don d’imitation, Nicolas Lambert incarne tour à tour - sans aucun parti pris mais en renvoyant tel un miroir les déviances de chacun - un Le Floch-Prigent statique qui « ne pense pas que la prison soit une bonne réponse aux problèmes de la société et d’ailleurs [il] milite en ce sens », un Alfred Sirven très pasqualien, frottant le revers de sa veste comme pour contenir son arrogance, un André Tarallo qui se défausse et invoque ses devoirs envers la France, puis un président du tribunal (Michel Desplan) intransigeant, direct et n’hésitant pas à jouer d’effets de manche pour rappeler aux prévenus qu’ils sont face à la Justice. A l’image d’un André Guelfi, presque attachant dans son authenticité jusque dans ses pires dérives, dans une certaine mauvaise foi aussi, Lambert fait en filigrane passer l’idée que ces ex-dirigeants dépassés par un surcroît de pouvoir n’en sont pas moins des humains face à la Justice. Sur fond de confession honteuse, leurs faiblesses se font jour plongeant le public entre compassion et dégoût, horrifié par l’absence de scrupules à vider un continent de son sang au nom de la République.

Durant 2 heures, réparties en deux actes et quatre « audiences » entrecoupées de respirations musicales, Nicolas Lambert, dans un souci d’information citoyenne, de transmission d’un savoir, tend un fil d’Ariane à ce labyrinthe. Par la voix de Le Floch-Prigent, il révèle qu’ « en même temps que la 5ème République est fondée, il est fondé une espèce d’anti-système, un système opaque, complètement antidémocratique qui consiste à faire systématiquement le contraire de ce qui est fait à la lumière. » Elf ainsi mise en lumière apparaît comme une société off shore de la République. Société qui finance les partis politiques de tous bords (excepté le F.N.). Véritable vache à lait qui contribue à payer le divorce et l’appartement de Le Floch, une propriété pour François Mitterrand à Louveciennes, la villa en Corse de Tarallo, le « château » de Sirven, etc.

Ardent défenseur du spectacle vivant, le comédien s’attache à ne pas enfermer le théâtre dans des lieux trop confinés. Elf, la pompe Afrique, dans un décor de tribunal à connotation religieuse (Sous une balance, les portraits de Chirac et Mitterrand encadrent celui du « père fondateur du système Elf, Charles de Gaulle) se joue dans des bars, avec la participation du public qui se lève à chaque reprise d’ « audiences » et se rassoit à l’invitation du président du tribunal. A l’issue du spectacle, Lambert quitte son pupitre d’orateur, sort de son rôle de vecteur du procès pour apporter son point de vue personnel et inviter le public à un débat. Elf, la pompe Afrique est intéressant à plus d’un titre et Nicolas Lambert réussit-là un pari encourageant. Proposer un vrai spectacle de qualité, drôle et citoyen, rythmé, captant l’attention d’un public informé ou non, interrogeant sur nos propres revers au regard de ceux des autres, tout cela en menant une vraie mission de journaliste et d’information.

elf, la pompe Afrique

Par David Desreumaux

© Un Pas de Côté 2018 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert