Le Monde

6a00e5548e5acb88340120a621c2a0970b-800wi

Sur la scène du Théâtre des Déchargeurs, "Elf, la pompe Afrique"
Par Pascale Robert-Diard

"Drrring, l'audience est reprise, vous pouvez vous asseoir." Dans un coin de la scène tendue d'un rideau sombre, au-dessus des photos officielles de trois présidents de la République, Charles de Gaulle, François Mitterrand et Jacques Chirac, trône une vieille balance de marché ambulant, en guise d'impertinente évocation de la justice. Le "président" du tribunal prend place derrière son pupitre, un énorme bidon bleu estampillé Elf. "Nous allons aborder aujourd'hui la question des commissions. Monsieur Loïk Le Floch-Prigent, veuillez vous approcher, s'il vous plaît", "Monsieur Alfred Sirven, qu'avez-vous à répondre ?", "Monsieur André Tarallo, vous avez entendu ce qui vient d'être dit ?" Tour à tour président et prévenu, le comédien Nicolas Lambert recrée l'atmosphère si particulière du procès Elf, tel qu'il s'est déroulé au printemps 2003, devant la 11e chambre du tribunal correctionnel de Paris.

Des quatre mois d'audience pendant lesquels il s'est tenu dans les rangs du public, Nicolas Lambert a tout retenu : le ton mordant et le regard inquisiteur du président Michel Desplan, la gouaille parfois menaçante d'Alfred Sirven, l'art consommé de parler pour ne rien dire d'André Tarallo, le troublant mélange de suffisance et d'humilité de Loïk Le Floch-Prigent. Il a saisi ces phrases dignes des meilleurs dialogues d'Audiard, pointé la soudaine pudeur sémantique des prévenus dès lors qu'il s'agissait d'évoquer la "caisse noire" d'Elf et les financements politiques - "l'opaque", "l'occulte", "la cuisine", "ces choses-là", "cela" -, noté les petites lâchetés, les demi-vérités, les vrais mensonges et les faux aveux qui ont jalonné l'instruction à l'audience de cette incroyable affaire de détournements de fonds et de corruption où s'entremêlent intérêts pétroliers et déboires conjugaux, hommes d'Etat et hommes de main.

De ce "casse du siècle", rejugé devant la cour d'appel de Paris pendant l'automne 2004 et dont le jugement est attendu le 31 mars, Nicolas Lambert a tiré une pièce souvent drôle mais toujours cruelle, Elf, la pompe Afrique, qui se veut tout autant la lecture d'un procès à bien des égards exceptionnel qu'un réquisitoire militant contre cette forme de colonialisme pétrolier français. Son public rit d'ailleurs moins qu'il ne s'indigne de ces extraits judiciaires soigneusement choisis, où les millions s'engouffrent par centaines dans des villas pharaoniques, dans des comptes bancaires suisses répondant aux noms de Tomate, Langouste, Minéral ou Végétal, dans les poches d'intermédiaires douteux, ou d'opportuns "mandants" africains. A l'entracte, une bande-son diffuse les "actualités" célébrant "la prospérité et le développement social" que la France apporte dans ses colonies. Après deux heures de spectacle qu'une tonitruante Marseillaise vient clore, Nicolas Lambert s'avance vers le public. Il n'est plus président de tribunal, ni prévenu, ni même comédien. Simplement un citoyen qui s'interroge : "On a dit de cette affaire qu'elle pouvait faire sauter vingt fois la République. La Ve République n'a pas sauté, ni vingt fois, ni deux, ni une. Mais sa santé m'inquiète".

© Un Pas de Côté 2017 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert