Le Petit Bulletin

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Dossier : Gros Plan sur "Elf, la pompe Afrique" de Nicolas Lambert
par François Cau

Ecran Total

Oubliez toutes les émissions de Télé Réalité (vous verrez, c'est facile). Depuis quelques semaines, la petite lucarne nous offre l'une de ses émissions les plus édifiantes, sur la justice française qui plus est. Diffusée en quasi intégralité sur LCP - la chaîne parlementaire, et sur le grand réseau hertzien quand vient l'audition de sa "nouvelle star", la Commission Parlementaire sur l'Affaire d'Outreau scotche, emmerde, énerve, et en un mot, fascine. S'y mélangent petits déballages et grandes vérités à peine voilées, arguments biaisés et cours magistraux (par ailleurs amenés à être étudiés par les futurs juristes !). Si l'audition / exécution publique du juge Burgaud n'a pas eu la même audience qu'une finale de Star Academy, 5 millions de téléspectateurs étaient tout de même rassemblés devant leur écran. Voyeurisme exacerbé, envie d'être le témoin indirect d'un monstrueux plantage judiciaire, ou urgence de profiter d'une soudaine transparence, offerte en pâture aux français inquiets quant à l'efficacité de l'appareil médiatico-judiciaire ? Probablement un peu des trois. Le spectacle de Nicolas Lambert, sur le plus gros scandale de la Ve République (après Sarkozy, bien sûr), joue clairement sur ces notes sensibles. Les deux affaires ne sont pas comparables, entendons-nous bien. Mais leurs représentations publiques ont valeur de piqûres de rappel on ne peut plus nécessaires, ne serait-ce que pour rappeler que le limogeage d'un bouc émissaire, cristallisé en punching-ball pathétique, n'enterre pas à lui seul les dérives du système.

CRITIQUE / AU GRÉ D'UN VÉRITABLE ONE-MAN-SHOW (DE PASSAGE CHEZ NOUS GRÂCE À L'ASSO SURVIE ISÈRE), NICOLAS LAMBERT REJOUE QUATRE AUDIENCES CLÉ D'UN SCANDALE AUX MULTIPLES IMPLICATIONS. SI TOUT CELA N'ÉTAIT PAS FAROUCHEMENT "INSPIRÉ DE FAITS RÉELS", ON REPROCHERAIT PRESQUE AUX COMÉDIENS DE VERSER DANS LE GROTESQUE...

Au beau milieu du cirque médiatique ayant entouré l'affaire, Nicolas Lambert trouve le moyen idéal d'assister aux audiences des principaux prévenus. se faire passer pour un journaliste. A la base, le désir du comédien de se frotter à l'appareil judiciaire pour préparer le nouveau spectacle de sa compagnie (Un pas de côté). Et très vite, l'artiste se retrouve devant la fatale évidence de la vérité qui dépasse largement n'importe quelle fiction. Nicolas Lambert prend les déclarations des "stars" du procès (Loïk le Floch-Prigent, André Tarallo, Alfred Sirven et André Guelfi) en sténo, se blinde au niveau juridique afin d'éviter les éventuelles plaintes en diffamation, et se lance dans l'écriture. Enfin, plutôt dans l'agencement du spectacle, le seul fruit de son imagination étant les interventions du juge questionnant les accusés. Dans ces instants quasi fictifs émergent un bon mot par-ci, un haussement de sourcil par-là. Nul besoin de charger la mule, les rhétoriques de la défense se suffisent amplement à elles-mêmes. Les quatre audiences sont ponctuées des interventions de musiciens africains, des gimmicks garantissant le rappel du contexte et une fine touche de poésie.

LA COMÉDIE DU POUVOIR Mais comme annoncé précédemment, l'enjeu de ce spectacle, sobre outre mesure (la scénographie se partage entre le "prétoire" - un baril d'Elf - et trois photos de Présidents de la République scotchées en fond) réside bien évidemment dans les déclarations des prévenus. Quatre personnages que Nicolas Lambert campe dans leurs assises caricaturales (balbutiant ascendant sénile pour Tarallo, accent marqué pour Sirven et ton affecté et outré pour le Floch-Prigent), sans verser dans un jeu abusif pour autant. Car le comédien aura bien saisi, en témoin privilégié et halluciné de ce malheureux jeu de massacre, tout l'intérêt d'une telle entreprise. Restituer tel quel cet enchaînement de fausses pistes, de réponses évasives, de mâieutique absurde suffit à faire passer le message. À ce titre, conclure ce cours d'histoire parallèle par une pétaradante Marseillaise était peut-être de trop, tant le spectateur, qui découvre peu à peu toutes les implications politiques, économiques, d'un détournement de biens sociaux généralisé (et établi comme l'un des moteurs financiers principaux de l'État), ressort lessivé de cette avalanche de faits "trop énormes pour être vrais".

Contre Pouvoir

ENTRETIEN - ADEPTE DES SUJETS DÉLICATS, NICOLAS LAMBERT RENCONTRE AVEC SA PRÉSENTE CRÉATION UN SUCCÈS QUI NE SE DÉMENT PAS AU BOUT DE QUELQUES 160 (!} REPRÉSENTATIONS. IL REVIENT AVEC NOUS SUR LA GENÈSE DU SPECTACLE ET SES RÉSONANCES

Qu'est-ce qui vous a amené aux premières loges de l'affaire ?
J'avais fait auparavant un travail radiophonique sur la prison, et je voulais par la suite raconter, par le biais de la justice, comment on en vient à mettre les gens derrière les barreaux. Je me suis rendu au Palais de Justice en imaginant qu'il y avait quelque chose à faire avec le personnage que pouvait représenter Loïk le Floch-Prigent. Mais je ne m'attendais à ce que j'ai entendu, je ne pensais avoir trouvé le matériau pour faire une pièce sur les dérives de notre République. Car c'est de cela qu'il s'agit, la façon dont elle a crée cette entreprise pour en faire d'une part un instrument au service de sa politique coloniale, et d'autre part un outil de financement de la vie politique française.

On a peur que vous voir tomber dans la caricature, mais au fil du spectacle on vous sent plutôt en retenue...
Je le fais pour installer mes personnages et une fois que c'est fait, on ne revient pas dessus et on s'intéresse au fond. J'ai essayé de ne pas trop charger les uns et les autres, et d'après les témoignages de ceux qui ont pu assister au procès, ça semble raisonnable.

Commet avez-vous géré le pathétique de ces personnages ?
L'aspect humain est fondamental, si on oublie ça on est à côté de la plaque. Je voulais décrypter ça, voir ce qui se passe quand on met ces gens, un ancien restant, un foncier républicain et un socialiste convaincu, face à de tels dérapages. Qu'on leur dit que ce système sert au dépeçage de l'Afrique, que c'est comme ça et qu'il vaut mieux que ce soit nous plutôt que les Américains... Et ils ont très sincèrement cette sorte de fibre patriotique; beaucoup de cadres d'Elf sont venus me dire, « vous comprenez, on est tout de même moins pire que les Américains ou que les Chinois, faut voir comment ils !es traitent» . Je ne suis pas sûr que ceux qui sont de l'autre côté fassent la nuance.

Partagez-vous le point de vue adopté par le film de Claude Chabrol, à savoir que le pouvoir corrompt, y compris les juges d'instruction ?
Je n'ai pas encore vu le film, mais ce que vous m'en dites et ce que j'en ai entendu, ça se rapproche a priori de la version du Canard Enchaîné sur cette affaire, qui demandait "mais qu'est-ce que c'est que ce pouvoir exorbitant du juge d'instruction". Seulement voilà, Roland Dumas ayant été l'avocat du Canard pendant près de 20 ans, il était assez difficile pour le journal d'avoir un autre point de vue sur le cas, et c'est bien regrettable. Et j'ai peur que tes dérives de l'affaire d'Outreau nous fassent déraper là-dessus. II ne s'agit pas ici d'un juge qui dans son coin essaie de gagner en suprématie, on est face à des gens qui ont violé la loi pour en faire ce qu'ils voulaient.


© Un Pas de Côté 2017 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert