Libération

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elf digne d'audience.
Par Karl LASKE

L'an dernier, il s'est glissé parmi le public du procès Elf. Puis, trompant la vigilance des gendarmes, il s'est installé sur les bancs de la presse, bloc en main, notant tout, y compris lors des audiences tardives désertées par la plupart des journalistes. Captant les voix, les accents, les mimiques des anciens rois français du pétrole.

Le comédien Nicolas Lambert préparait son coup, méthodiquement. Il était l'envoyé spécial (et secret) d'un futur spectacle. Ses notes mises au propre, le revoilà, un an plus tard, interprétant à lui tout seul, et en version quasi originale, le procès, le président du tribunal, les prévenus. Le tout en quatre «audiences» entrecoupées d'une pause dessert.

Chantage. «Après, c'est le verdict ?», piaffe déjà quelqu'un. Relire le procès Elf, l'un des plus longs qui se soit joué l'année dernière au Palais de justice de Paris (quatre mois et demi d'audiences), n'est pas un petit défi. Lambert a ingurgité la substance de l'affaire, saisi les mensonges et les mesquineries, les insidieuses parties de chantage que se livraient les prévenus. Tentative ludique d'un «documentaire au théâtre» d'après Lambert.

Le comédien se glisse parfaitement dans la peau du président du tribunal, Michel Desplan, qui, accoudé à un baril, secouant ses manches invisibles, conduit impitoyablement l'interrogatoire. Pire qu'un huissier s'acharnant sur une collection de fausses médailles. L'ancien patron d'Elf, Le Floch-Prigent, figé dans une ridicule posture gaullienne, se liquéfie peu à peu. L'imperturbable Alfred Sirven frotte le revers de sa veste, jouant la menace mieux qu'un John Wayne dont il collectionne les films, et ce avec l'accent d'un Pasqua qu'il vénère.Moins réussi, l'ex-monsieur Afrique, André Tarallo, se recroqueville près du baril, pour évoquer ses devoirs africains, sans parvenir à expliquer pourquoi son compte en Suisse s'appelait Colette, comme sa femme, et non pas Libreville. Tous racontent et avouent, dans le texte, le pillage d'Elf.

Sonnerie. «Je n'ai pas pu ignorer, par conséquent j'ai su», confesse Le Floch le plus applaudi des prévenus. «Il ne pouvait pas ne pas savoir, ou alors la terre est carrée», décrète Sirven. Presque du Pagnol. A la reprise, Lambert siffle la sonnerie rituelle qui impose au public de se lever. «L'audience est reprise, vous pouvez vous asseoir.» Tout y passe : la propriété achetée à un copain de Mitterrand, la passion du jardinage de Le Floch, le petit château de Sirven, la villa de Tarallo en Corse, les valises d'argent remises aux politiques.
Le disque d'une vieille Marseillaise conclut logiquement le spectacle. Lambert quitte alors sa place de comédien, pour dire qu'on a oublié de juger le système Elf. Il propose un débat, mais le public (fatigué après trois heures de spectacle) n'a plus de questions à poser aux prévenus.

© Un Pas de Côté 2018 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert