L’Indépendant

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« elf, la pompe Afrique » restitue sur scène l’ambiance d’un procès.
par Aude Cheron

Le titre de la pièce de Nicolas Lambert donne le ton. Ce jeune comédien a suivi le procès elf durant quatre mois. Il en a tiré un texte qu’il joue seul en scène. Un documentaire théâtral..

De mars à juillet 2003, trente-sept prévenus comparaissaient devant la justice dans le cadre de ce que l'on a nommé l'affaire Elf, Un scandale politico-financier qui a longtemps fait la une des médias. Et puis il y a eu les livres de témoignages, les analyses.

Nicolas Lambert, jeune comédien, met aujourd'hui cette affaire en scène à partir d'un texte qu'il a lui-même écrit en compilant toutes les déclarations des uns et des autres entendues lors du procès auquel il a assisté durant quatre mois. Les discours sont édifiants. Mais dans ce spectacle tout est vrai. Un spectacle que l’auteur définit, comme du théâtre documentaire et à côté duquel l'association les Saxifrages (voir encadré) ne voulait pas passer.

Comment vous est venue l'idée de faire un spectacle de l'affaire Elf ?
J'ai assisté presque par hasard à ce procès. En fait j'avais déjà travaillé sur la prison et je voulais voir de près comment les choses se passent avant cette étape. C'était au moment du procès Elf. J'ai alors voulu savoir comment un dirigeant d'entreprise en haut de sa tour Elf pouvait devenir délinquant. Délinquant comme un gamin au pied de sa tour de banlieue. Dans les deux cas se sont deux isolements du monde banal.
Dans ce procès on a pu entendre des dizaines de choses qui auraient pu faire sauter la République. Il est question de corruption, de financement occulte des partis politiques, de mainmise sur des ressources pétrolières dans d'anciennes colonies françaises. Et puis on y a appris que l'entreprise était un relais de l'Etat pour maintenir certains pays sous son influence. Je ne suis pas sûr que le travail pour dénoncer tout cela ait été parfaitement fait par les médias. Le théâtre, c'est un outil qui permet de montrer et dire beaucoup de chose. "Elf, la pompe Afrique", c'est du théâtre documentaire.

On n'est pas très habitué à ce type d'expression ?
En France non. En revanche en Angleterre se jouent actuellement des pièces sur Bush ou Blair. En Belgique, une pièce intitulée Rwanda 94 a remporté un immense succès public.
Au théâtre moi, mon boulot, c'est de me faire interprète. Au sens où je traduis pour que le propos soit compris des autres. Ensuite j'incarne, au sens premier de donner chair, des personnages.
Dans ce procès Elf, j'ai vu défiler à la barre des hommes. De simples êtres humains avec leurs peurs, leurs faiblesses. Je n'ai pas voulu en faire des caricatures mais simplement montrer derrière cette affaire monstrueuse se cachent des humains.

Votre pièce a déjà pas mal tourné, quel est l'accueil du public ?
Je l'ai joué 150 fois déjà. Je crois qu'on peut dire que c'est un succès public. Le spectacle est long. Deux heures trente. Je joue tour à tour dix personnages sur scène. C'est éprouvant. Mais le public me suit vraiment. J'ai même vu d'anciens cadres d'Elf venir me dire à l'issue d'une représentation que tout est juste. Certains sont même venus en famille pour que leurs proches comprennent ce qu'ils ont pu vivre au sein de leur entreprise qui n'existe plus depuis 1999.

Y a-t-il une phrase dans votre pièce qui pour vous illustre l'affaire Elf ?
Lors du procès, Loïk Le Floch-Prigent s'est lui-même définit comme un "ministre bis des affaires étrangères". Et j'ai relevé une phrase dans l'une des interviews qu'il a donnée à un magazine français: "Elf a été créé pour maintenir l’Algérien et les rois nègres dans l'orbite de la France. Avec les Algériens ça a capoté. Avec les rois nègres ça dure encore". Cette phrase est pour moi terrible. Et tout cela n'a finalement pas fait beaucoup de bruit. J'aimerai qu'à travers mon spectacle, le public s'interroge sur le rôle des médias qui deviennent de plus en plus des outils de divertissements plus que d'information.

Un spectacle programmé par les "Saxifrages" - Les Saxifrages sont nées il y a un peu plus d'un an. Depuis, l'association n'a de cesse favoriser la vie culturelle et les échanges sur le territoire du Conflent. Leur végétal totem illustre à merveille les objectifs de l'association. "Nous avons choisi la métaphore de la plante la saxifrage. C'est une plante répandue par ici. Elle puise très profondément ses racines et finit parfaire éclater la roche. La roche pour nous, c'est la pensée unique" explique Jamila el Idrissi. Des séries de conférences sont déjà parvenues à fidéliser un auditoire. "Je crois qu'il y a chez les gens aujourd'hui une vrai demande de sens ", observe Sylvette Escazaux membre de l'association. Pour la première fois l'association se lance dans la programmation de spectacle vivant avec la pièce de Nicolas Lambert Avec une prise de risque. «il faut payer les artistes et notre association fonctionne sans subvention !» souligne Jamila. A l'issue de la pièce un débat avec Gilles Sainati, juge et membre du syndicat de la magistrature est prévu. Le programme de l'année 2006 est déjà sur pied, Daniel Mermet, animateur sur France Inter de l'émission "Là-bas si j'y suis" est attendu dès le mois de février.

Aude Cheron

© Un Pas de Côté 2017 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert