L'Ours

L'art difficile de la satire
Quand Nicolas lambert et Ariane Mnouchkine se saisissent de l'actualité
par André Robert

La satire, depuis ses origines latines chez Plaute (254-184), a cherché l' effet comique en se saisissant à la fois des ressorts de l'actualité et en visant à dénoncer des vices qui peuvent s'incarner dans de véritables types humains. Sa pleine réussite consiste bien dans le mariage de ces deux composantes, élevé à son plus haut degré dans l'œuvre de Molière.

Mais c'est, comme la caricature, un exercice artistique très difficile qui exige d'emporter le spectateur dam un tourbillon en même temps proche et distancié du réel, faute de quoi il rate complètement sa cible. Chacun à sa manière, et sur des modes très distincts, c'est à quoi se sont essayés dernièrement Nicolas Lambert et Ariane Mnouchkine. 

Le premier nommé promène en fait depuis plusieurs années dans différents lieux (qui consentent à acheter son spectacle politiquement très décapant) une trilogie intitulée Bleu-Blanc-Rouge, L'A -démocratie. Celle-ci touche aux questions de l' armement (Le maniement des larmes), du nucléaire (Avenir radieux, une fission française) , du pétrole (Elf, la pompe Afrique). À en juger par cet épisode, vu au théâtre de Belleville, la cible satirique est touchée puisque le spectateur, replongé dans l'affaire Elf, est amené à revenir sur une certaine politique africaine de la France dans ses liens avec des enjeux pétroliers alors portés par une société nationale, et rit beaucoup (même si c'est jaune). Nicolas Lambert, qui a assisté comme un journaliste à l'intégralité du procès Elf (2003), en a ramené un verbatim intégral dans lequel il a opéré une sélection des déclarations les plus révélatrices (et drôles) des principaux protagonistes (Le Floch-Prigent, Sirven, Tarallo).

Avec son talent de comédien, seul en scène pendant deux heures, il réussit à nous captiver en incarnant tour à tour de façon totalement crédible (avec juste ce qu'il faut d'outrance) le président du tribunal, les personnages centraux, leurs avocats, et en décortiquant les dessous financiers et politiques de l'affaire. Ses croquis de scène nous font penser au magistral album de Riss « Le procès Papon » (Charlie Hebdo,Hors- série n° 6, 1998) où les dessins étaient plus parlants que n'importe quel article.

Si ici les personnages caricaturés ne sont pas en mesure de devenir des archétypes, ils n'en révèlent pas moins, en situation d'accusés se renvoyant les torts, des traits de caractères humains universels, donnant à la satire toute sa portée.

SATIRE ET BONS SENTIMENTS

On ne présente évidemment pas cette très grande dame du théâtre qu'est, depuis plus de 50 ans, Ariane Mnouchkine, qui ne nous avait pas habitués à la veine satirique. Avec une Chambre en Inde, elle s'y risque, en s'attaquant - à partir de sa propre sidération, horreur et incompréhension devant les attentats - au terrorisme, à l’idéologie islamiste totalitaire et à Daesh. On retrouve avec plaisir dans ce spectacle tous les ingrédients de la mise en scène mnouchkinienne qui font son originalité et sa beauté : troupe nombreuse et multiculturelle sans vedette déclarée (Hélène Cinque étant simplement le fil rouge de l'histoire), amples mouvements déployés sur le plateau grand ouvert, musique en direct jouée par le fidèle J.-J. Lemêtre et, pour l'occasion , représentations de plusieurs scènes i sues du théâtre traditionnel indien Terukuttu ... Mais, pour ce qui est de la satire (et même si le public semble marcher) , celle-ci nous paraît le plus souvent ratée: à base de bons sentiments et d'évidences, elle ne provoque pas les rires vraiment mordants, sinon efficaces, qu'elle devrait. Seule, à la fin , la mise dans la bouche d'un djihadiste grimé en Charlot du discours pacifiste qui ponctue Le Dictateur parvient à émouvoir et à toucher la cible.

André Robert


© Un Pas de Côté 2017 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert