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Les dérives d'Elf.
par Danièle BARTHE

AVEC CE SPECTACLE, Nicolas Lambert innove en créant un genre particulier : le «documentaire théâtral». Ses sources : le procès Elf Aquitaine, où il incarne tour à tour le président du tribunal et, faisant prestement un pas de côté, Loïk Le Floch-Prigent ou Alfred Sirven. Dès les premières minutes, l'attitude impudente, l'incroyable indécence des accusés - qui n'hésitent pas à parler d'éthique -, soulèvent l'hilarité des spectateurs, laquelle ne les quittera plus.

« Le problème est de savoir "de quoi" l'on veut nous divertir » Nicolas Lambert ne se contente pas d'observer le monde qui l'entoure, il veut le comprendre. Aussi sait-il faire preuve de patience pour atteindre son but. Comédien ayant travaillé dans les banlieues, il saisit toutes les opportunités. Bien que ne possédant pas la carte de presse, il réussit à force de persuasion à pousser la porte de la salle d'audience du Palais de justice de Paris afin de suivre jour après jour le procès Elf Aquitaine qui s'est tenu au printemps 2003.

« Ce ne fut pas si compliqué que cela, car peu de médias traditionnels ont les moyens de détacher un journaliste sur une longue période. Le temps des médias n'a rien à voir avec celui de la justice. L'instruction du procès n duré huit ans, c'est un travail de fourmi. » Flairant que des moments sensibles surgiraient là où on les attend le moins, il décide de faire de la salle d'audience son quartier général. Il saura patienter lors des longues heures de lecture de l'acte d'accusation, passera outre les inévitables flottements, pour nous restituer une matière précieuse, un acte politique et militant complet.

« Nous sommes dans un monde de zapping, de divertissement. Le problème est de savoir "de quoi" l'on veut nous divertir. Je ne pense pas qu'il y ait une volonté concertée de la part des politiques, .mais bien plus une autocensure des médias eux-mêmes, lesquels sont peut-être gênés aux entournures par leurs propriétaires ou par leurs financeurs. A ceci, il convient d'ajouter une rigidité mentale, un manque de curiosité navrant. Par exemple, à Avignon, les diffuseurs de spectacle sont très peu venus, et pourtant nous faisions salle comble tous les soirs pendant trois semaines. »

Philippe Jaffré, le chevalier blanc. Ainsi, seule une observation au long cours pouvait mettre en exergue l'attitude du président du tribunal, incisif, inquisiteur dans la majeure partie du procès, et qui change brutalement de comportement lorsque Loïk Le Floch-Prigent se décide à baisser la garde en donnant des noms, dont on subodore qu'ils ne seront pas des moindres. Bien que la presse écrite ait couvert le procès, de nombreux éléments étaient novés dans la masse des informations, et dans les coups d'éclat des principaux accusés. Une salutaire mise en perspective permet de resituer le contexte. Sait-on que l'action en justice fut intentée par le successeur de Loïk Le Floch-Prigent, Philippe Jaffré, qui, lors de sa prise de fonction, décide de frapper un grand coup en se posant en Monsieur Propre de Elf Aquitaine ? Il est savoureux d'apprendre que le même chevalier blanc a au passage revalorisé son salaire en le multipliant par six par rapport à celui de son prédécesseur, et qui, lorsqu'il sera à son tour remercié, obtiendra une prime de départ, stock-options comprises d'un montant égal à... l'ensemble des détournements immobiliers reprochés à Loïk Le Floch-Prigent, Alfred Sirven, André Tarallo, soit 220 millions de francs.

L'Afrique, grande perdante. Au coeur du procès, ce sont justement ces sommes astronomiques - les 150 millions de francs de la villa d'André Tarallo en Corse, les 32 millions de francs du divorce de Loïk Le Floch-Prigent et les 41 millions de francs reconnus par le seul Alfred Sirven - qui passaient d'un compte à un autre. Au passage, de généreuses commissions étaient versées, l3 millions de francs à André Guelfi, pour le prêt de sa société off-shore, et pour la fameuse « caisse noire » destinée notamment à alimenter les partis politiques français. La juge Eva Joly, dans son livre consacré aux affaires, écrit: « je comprends peu à peu qu'ils ne voient pas les délits qui leur sont reprochés, car ils évoluent dans un autre monde, physique et mental. » La mise en lumière de ces dérives ne risque-t-elle pas d'alimenter un vote extrémiste ? D'autant que, dans le même temps, il est demandé aux Français des efforts : franchise toujours plus importante dans le taux de remboursement de certains médicaments, ou une baisse du taux de rémunération du livret A. «Je ne partage pas ce point de vue. Il me semble essentiel de regarder en face cette réalité, et chercher ensemble les correctifs possibles », répond Nicolas Lambert. Ce souci de rigueur pourrait bien lui être inspiré par le compagnonnage de sa femme, Hélène, protestante du Havre.

Et comment passer sous silence l'Afrique, qui est bien entendu la grande perdante de toutes ces tractations ? Depuis de Gaulle jusqu'à Mitterrand, tous ont entretenu les rivalités tribales afin de favoriser la vente d'armes: « Elf était un formidable outil au service de la non-décolonisation, une diplomatie parallèle destinée à garder le contrôle de la France sur les États africains, selon Le Floch-Prigent, au grand dam des peuples africains, réduits à l'état d'observateurs passifs. »

Tout au long du spectacle, des intermèdes musicaux, interprétés par Hélène Lambert au violoncelle, viennent apporter de nécessaires temps de respiration. A l'issue de celui-ci, Nicolas Lambert rappelle les peines demandées et celles réellement effectuées. Un dialogué très tonique s'instaure avec la salle.

Danièle BARTHE

© Un Pas de Côté 2017 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert