Reg'Arts

Du parquet de Paris au Grand Parquet.
par Bruno Fougniès

Entete

Nicolas Lambert nous fait vivre une histoire, une drôle d'histoire. Nous sommes dans une salle de tribunal de Paris en 2003. Sur le banc des accusés 37 prévenus. Pas n'importe qui : des grands patrons, des intermédiaires et des hommes politiques français. Eva Joly a instruit toute l'affaire dont les faits remontent aux années 90. Il s'agit à première vue de détournements de fonds, de prises illégales d'intérêts, de caisses noires, de commissions occultes. Une bagatelle de 300 millions de dollars a disparu des caisses de l'entreprise nationale Elf entre 1989 et 1993.

Mais cette bagatelle va révéler, à mesure de l'instruction, un intéressant schéma du fonctionnement des républiques démocratiques où, soi-disant, la corruption n'existe pas.

Qu'ils soient de gauche, de droite, du centre, le système Elf mis en place par le Général de Gaulle pour « arroser » tout le monde fonctionne à merveille et les incorruptibles de gauche comme de droite se sont engraissés à la même gamelle durant des décennies. Et pas seulement en France, mais dans les pays francophones d'Afrique, où les versements servent à manipuler la politique mise en œuvre dans ces pays (Togo, Gabon…).

C'est un vertige.

Les chiffres valsent dans la bouche de Nicolas Lambert, millions, milliards, transferts, blanchiment.

Mais pas question en deux heures de spectacle de retracer quatre mois de procès ni de s'attarder sur la longue liste de notables impliqués ou appelés à témoigner dans ce procès retentissant. (Citons tout de même pour le plaisir Charles Pasqua, Roland Dumas, Christine Deviers-Joncourt et presque tous les noms de la cinquième république de François Mitterrand, à Jacques Chirac, à Balladur en passant par l'incontournable Dominique Strauss-Kahn).

Pour nous être agréable, Nicolas Lambert a fait le choix des trois ou quatre figures importantes de cette affaire : le président d'Elf, Loïk le Floch-Prigent et ses deux sous-fifres, responsables des caisses noires, André Tarallo (le Monsieur Afrique d'Elf) et Alfred Sirven. Ajoutez à cela un intermédiaire français André Guelfi.

Et pour tenter de nous ouvrir l'esprit à la sagacité, il a pris le parti de rire de cette cascade de scandales qui auraient du faire chavirer la République. Il incarne seul tous ces personnages ainsi que le président du tribunal qui dirige les débats et interroge les prévenus. Il en fait des sortes de caricatures, empêtrés dans leurs mensonges. Des lâches qui finissent par se dénoncer les uns les autres. Des fous qui jonglent avec les comptes en banques des paradis fiscaux, les millions, les achats de villas somptueuses et qui semblent sincères quand ils ne se souviennent pas de ce qu'ont pu devenir 20 millions de dollars par-ci, 30 millions par là. Bagatelles.

Mais après tout, ceux-là ne sont que des marionnettes, des prête-noms, des hommes de paille et de chiffon, des maquignons de la finance, insensibles et incultes, et surtout sans foi ni loi : ils sont leur propre caricature. Le plus étrange c'est qu'ils sont presque tous vieillards. Plus de 70 ans pour la plupart. Pourquoi sont-ils tous si vieux ?

Nicolas Lambert a raison de nous faire rire de cette mécanique du pouvoir occulte de nos systèmes capitalistes, on digère mieux les plats épais quand on les avale dans une ambiance joyeuse. Il a surtout raison de nous rappeler ou de nous apprendre que nous bâtissons nos rêves sur un socle très boueux, corrompu. Que cela n'empêche pas de rêver.

Bilan du procès : quelques condamnations fermes et quelques amendes dérisoires. La plupart des peines n'ont pas été faites, la plupart des amendes n'ont pas été payées. Quand à Elf et sa pompe Afrique, elle a disparue, avalée politiquement par Total. Plus de traces. Chut…

Bruno Fougniès

© Un Pas de Côté 2017 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert