Revue & Corrigée

Un théâtre d’un texte de phrases déjà dites, et de personnages déjà jouées.
par Jean-Christophe Camps


« Elf, La pompe Afrique », c’est l’histoire du procès de la compagnie pétrolière Elf : 37 prévenus comparaissent, en 2003, devant la 11 ème chambre correctionnelle de Paris. De ces quatre mois de procès, le comédien Nicolas Lambert en a fait une pièce de théâtre, qu’il joue seul (1) sur scène, pendant plus de 2h30.

Théâtre de mœurs de notre classe dominante, tragédie, révélation de la politique africaine de la France depuis 1960, procès du pouvoir politique, compréhension de l’étage supérieur de l’économie, jeu de double langage ou leçon d’humour grinçant sont quelques sous-titres possibles à ce spectacle.

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Le 25 mai 2006 l’équipe d’« Elf la pompe Afrique » est venue à Béziers, invitée par l’association « les dix écluses ». Cette association n’a pas le sou pour inviter des spectacles, mais la vente de la totalité des places disponibles a permis de payer les trois cachets (modestes) et les transports du comédien, du régisseur et du musicien ainsi que les frais techniques de la salle. Un garagiste nous a prêté un bidon – seul élément de décors intransportable en train. Pour l’hébergement les membres de la Cie « Un pas de côté » ont accepté de dormir chez l’habitant.

Alors ? Le libéralisme est heureux. Les gens organisent des spectacles avec les moyens du bord, se débrouillent (la forme étant adaptée à l’économie possible) - des organisateurs non rémunérés qui prennent des risques et qui n’empocheront aucun bénéfice, en somme, mais surtout : qui ne demandent aucun argent public.

Et pourtant c’est surtout dans le milieu militant que Nicolas Lambert présente sa pièce. Là, des citoyens s’organisent collectivement pour inviter le spectacle qu’ils ont envie de voir dans leur ville et que le théâtre municipal ne programmera jamais. Par cette démarche militante et artistique, Nicolas Lambert reinvente quelque chose de l’éducation populaire.

Quelques jours plus tard, j’ai retrouvé Nicolas Lambert. Je voulais en savoir plus sur la façon d’écrire ce texte. Un texte dont les mots ont été prononcés par les protagonistes du procès avant que Nicolas Lambert ne les écrive.

Ecriture du texte comme pour la radio à partir de phrases dites. (D’ailleurs « Elf, la pompe Afrique » aurait pu être une série d’émissions de radio).

Ecriture un texte en faisant, en jouant.

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Hasard et obstination dans le cheminement

Un tribunal : une audience, des histoires de comptes secrets, des sociétés offshore, des caisses noires, des commissions occultes, cela ne semble pas vraiment excitant, pourtant Nicolas Lambert y passe 4 mois (de fin mars à fin juillet 2003). Tous les jours, il se rend à la salle d’audience pour suivre le procès elf.

L’autre face d’un tribunal : c’est le lieu de la parole. Et la salle d’audience, c’est un lieu éminemment « théâtral » : on y voit des gens sur scène, costumés, une sonnerie qui, annonce le début de chaque séance, comme au théâtre de boulevard, un président qui joue subtilement du verbe pour faire parler les accusés.

Et puis, dans le procès Elf, on y trouve les ingrédients de la tragédie : mensonge, trahison, retournement… Pour un comédien, tout cela est intéressant.

Effectivement, plutôt que de transposer les grands classiques dans notre société, et de s’extasier de leur contemporanéité, on peut prendre notre société, la décrire, et tenter de la comprendre.

Mais comment Nicolas Lambert s’est-il retrouvé là ? Et pourquoi a-t-il fait une pièce de théâtre de ce procès-là ? Prenons son histoire en mars 2003.


Nicolas Lambert : Ce qui m’a emmené à ce procès-là, c’est le hasard du calendrier judiciaire et du mien. J’avais bloqué du temps, car je devais faire un stage de formation continue (un stage afdas). Au dernier moment, le stage n’a pas eu lieu, j’avais donc du temps disponible.

Au même moment débute le procès elf.

Or, je venais de faire un travail sur la prison. Un travail radio à Arles, lors du festival « Les suds », sur « Fréquences éphémères.org », une radio itinérante. J’avais mené ce travail radio à la maison centrale d’Arles, où sont purgées des longues peines et où il y avait des prisonniers politiques.

J’avais envie de continuer ce travail sur la justice ; et je voulais faire un objet théâtral, sur la prison. Je projetais de mettre dans la même cellule, deux délinquants : un gamin de banlieue et un quelqu’un comme … Le Flock-Prigent.

Je vais donc au procès avec l’a priori suivant : Loïk Le Flock-Prigent (PdG d’Elf de 99 à 93) est un chef d’entreprise qui se fait prendre les mains dans la caisse. Je pensais que c’était intéressant de montrer un homme, en haut de sa tour, qui romps tout lien social avec le bas de la tour, et qui devient un délinquant.

Arrivé au procès, je découvre autre chose auquel je ne m’attendais pas du tout: elf outil de la 5 ème république pour maintenir les anciennes colonies, sous l’influence française.

Mon fusil change d’épaule.

Je me dis que je vais en faire une émission de radio.

Et comme je ne peux pas mettre des micros dans une salle d’audience, c’est moi qui vais réinterpréter les propos.

En même temps, le soir, en rentrant du procès Elf, mes potes me posaient des questions.

J’essayais d’expliquer et c’était très compliqué à raconter. Comment expliquer quelque chose de si tordu ? Le nouveau président d’elf, Philippe Jaffré, accuse ses prédécesseurs de détournement d’argent public, et en même temps il multiplie son salaire par 6 par rapport à celui qu’il accuse ; et en quittant la présidence d’elf, il prend l’équivalent du tiers de la somme que les 37 accusés du procès avaient pris. Et ce parce qu’il est au service d’un premier ministre (Edouard Balladur) qui veut liquider le président de son propre parti, le RPR (Jacques Chirac) parce qu’il veut être président de la république à la place de son président de parti dans quelques mois, lors de l’élection présidentielle. Il fait donc exploser une entreprise – publique - qui a pour but de financer les partis politiques, pour détruire le financement de son propre parti politique. Et tout cela sur le dos de population africaine, que l’on continue de maintenir sous le joug de la politique française (2)

C’est Sylvie Gravagna (avec qui nous avons monté plusieurs projets collectifs, en particulier sur l’immigration et la banlieue) qui m’a dit : « écoute arrête de le raconter comme ça, fais-le nous sur scène ! ». Et elle a ajouté : « A telle date, tu le joues ! »

C’est ainsi que pour expliquer, j’ai fait une pièce

J’ai fait cette pièce pour mes potes. Je ne pensais pas la jouer énormément.

J’envisageais toujours une suite pour une émission de radio, 5 X ½ heure pour « fréquences éphémères ».

Dans la salle il y avait quelqu’un d’un syndicat gazier qui m’a demandé de la jouer, je l’ai rejoué, puis une autre fois, et ainsi de suite. Alors j’ai pris les choses en mains, j’ai joué au studio de l’Hermitage, à Paris. J’ai rencontré l’association « Survie », etc …. Et cette année, je l’ai jouée 205 fois.

Nous jouons ce spectacle principalement à l’invitation d’associations ou de groupes militants. Je tente de mettre de l’artistique dans le militant. Une réinvention de l’éducation populaire.

Cette année, sur 205 représentations, nous avons joué dans 4 salles « officielles ». Mais la saison 2006-2007, il y en aura une quarantaine (scène nationales, etc ...).

Cela sera l’inverse, dans ces lieux artistiques, dans le hall, il y aura des tables des associations de la ville, de survie, de co-errances, ... pour faire entrer du militantisme dans ces lieux.

En France, il y des salles. On peut organiser les choses nous même, si on trouve ce désir de faire et pas rester simplement à attendre. Le public peut se réapproprier ce qu’il regarde.

Redevenons exigeant vis-à-vis des salles de théâtre, comme nous devons être exigeant vis-à-vis de nos politiques. La désertion des salles comme la désertion des urnes n’est pas une fatalité.

Ecriture et Mise en scène

Paradoxe que d’écrire une pièce alors que les phrases ont déjà été prononcées. De mettre en scène une pièce qui s’est déjà jouée. Comment le texte joué s’est-il écrit ? Est-ce un théâtre de citations ?

Nicolas Lambert est influencé par la commedia, le théâtre de l’unité de Jacques Livchine, Brecht, la grammaire de Philippe Caubère (grammaire non pour faire un « one an show » mais pour jouer tous les personnages ensembles (3)), et aussi l’oralité de la radio (son émission préférée était « le tribunal de flagrant délires », avec Pierre Desproges, Luis Rego).

Et la radio a eu un rôle important dans la fabrication de la pièce.

Suite à ses expériences sur « fréquences éphémères », les « copier/coller » du montage de la parole enregistrée se sont appliqués au texte.

Reprenons le cheminement du travail, en mars 2003 encore.

Nicolas Lambert : J’arrive dans la salle d’audience, c’est plein ! Il n’y a pas beaucoup de place pour le public et elles sont toutes occupées par les familles des accusés. Je me fais jeter.

Par contre, je remarque que dans les bancs réservées aux journalistes, il reste des places (aucun journal n’a les moyens de payer un journaliste 4 mois pour suivre un procès).

Le deuxième jour, je me fais passer pour un journaliste, j’embrouille le gendarme en disant que j’ai laissé mon accréditation à l’entrée. Cela marche. Et ensuite, comme il me voyait tous les jours, il ne me demandait plus rien.

Au départ, je suis venu pour mon travail sur la justice, je suis là simplement pour regarder le gens, pour m’imprégner, prendre des attitudes, des positions, ... Je fais un travail de comédien de type « éponge ».

Mais pour « faire journaliste », je fais semblant de prendre des notes.

Et là, André Guelfi (qui « prêtait » sa société offshore à elf pour quelques millions) dit : « Je vais vous expliquer M’sieur le président pourquoi je dis toujours la vérité. Un jour, quand j’étais petit, j’ai piqué du chocolat dans le placard de ma grand-mère et j’ai fait croire que c’était ma sœur. Et ma grand-mère l’a su et ma frotté la bouche avec du piment de Cayenne et depuis ce jour là … » …

Je suis halluciné de ce que j’entends. Je me mets à noter pour de vrai. Je découvre comment les journalistes procèdent, quand une phrase importante est dite : Les autres journaliste se retournent : qu’est-ce qu’il a dit ? … et, tous ensemble, on reconstitue la phrase, à partir des petits bouts de chacun.

De jours en jours, je prends des notes et le lendemain je rassemble les phrases collectés par les journaux, je les compare aux miennes, je commence à faire des dossiers. Dès que je ne comprend pas, je vais en bibliothèque me renseigner.

Le procès fini, J’ai continué à me plonger dans les livres : sur l’Afrique, les services secrets, l’histoire de la 5 ème république. Je suis allé assister à d’autres procès : celui de Juppé sur les emplois fictifs de la mairie de Paris. J’y ai croisé les mêmes avocats d’ailleurs.

Quand je me suis mis à « écrire », j’ai commencé par ne garder que les paroles - les miennes, et aussi celles des autres journalistes. On n’a jamais exactement les mêmes mots entre le Figaro, Libération, Le parisien, Le monde, RFI, ou les dépêches des agences reuter, ou afp.

J’ai tout ressaisi sur l’ordinateur.

Grâce à l’ordinateur : chacun avait sa couleur. Je ne me suis pas mis à la table d’écriture. J’ai choisi, à l’oral, ce qui sonnait le mieux.

Dès le début, ce n’était pas une lecture, mais vraiment du jeu. J’étais debout derrière mon pupitre et je travaillais les personnages.

Quand je travaillais Alfred Sirven, je voyais Sirven, je l’entendais. Même encore aujourd’hui, quand je joue les prévenus, je continue à les voir.

Je me suis quand même permis de déplacer les mots dans une même phrase pour que cela sonne mieux. J’ai cherché les choses les plus simples à jouer pour moi.

Tout ce qui est dans la pièce est vrai, a été dit au tribunal excepté dans les 10 dernières minutes, où je fais dire à Loïk le Flock-Prigent quelques phrases écrites de son livres d’entretiens.

La seule exception serait pour le président. Ce qui était dit en début d’audience - un exposé qui pouvait durer une heure, j’en ai fait 2, 3 phrases, à chaque fois.

En fait, j’ai travaillé exactement comme pour une émission de radio, par montage et essais auditifs. Comme pour la radio, je respecté le plus possible la parole confiée, si j’ai changé des choses, c’est pour la rendre plus fluide.

La mise en scène s’est faite en même temps que le texte.

Au début, j’ai travaillé avec la vidéo, en me filmant, pour retrouver les personnages (pas trop parce que c’est un rapport à soi un peu difficile).

Et ensuite, chaque fois que je faisais quelque chose que je voulais garder, je retournais à mon pupitre pour le noter.

Quand je faisais le président, je notais la mise scène, en fait.

J’ai changé le pupitre par un bidon mais j’ai gardé le principe du stylo. Encore maintenant quand je joue le président, il m’arrive de prendre des notes de mise en scène.

Une anecdote. J’avais repris mes notes, mes descriptions, mais globalement les attitudes, je les avais emmagasinées. Sauf pour André Tarallo.

Quand je l’ai joué la première fois, ce sont les journalistes du procès (que j’avais invités) qui m’ont dit ça n’allait pas. J’avais complètement zappé Tarallo. Alors, j’ai trouvé une cassette d’interviews de Tarallo, et j’ai refait mon Tarallo.

Et pour finir, je voudrais parler d’une réaction du public singulière.

Le président du tribunal a vu la pièce.

Je n’avais pas vu qu’il était dans la salle. A la fin de la pièce, j’attend le public à la sortie et je suis disponible pour de questions. Là, je le vois sortir de la salle.

Voir sortir le personnage que je venais d’incarner de la salle dans laquelle je jouais, c’était une émotion très forte. Je ne sais comment décrire cela.

Il m’a fait part de son plaisir à revoir ce procès.

Il m’a parlé du moment très théâtral où Loïk Le Flock-Prigent - qui venait de dire que si il n’avait rien dit jusque là, c’est pour avoir la vie sauve - annonce : « si vous voulez que je donne des noms, je veux bien, mais est-ce que c’est votre intention ? ». Le président du tribunal répond que ce n’est pas au tribunal de répondre à cette question. On peut avoir des regrets. C’est juridiquement exact, mais on (le public) aurait vraiment aimé qu’il donne les noms.

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(1) Il joue le texte effectivement tout seul, mais sur le plateau un musicien, à 2 reprises, vient ponctuer la pièce.  Suivan les lieux et les dates le musicien est différent : Seydina Insa Wade -chanteur, Laurent Gardeux - violoncelliste, Hélène Billard - violoncelliste, Nicolas Bacchus - chanteur.

(2) Lire à ce propos « La Françafrique » de François-Xavier Verschave

(3) « Je ne pouvais faire jouer cela à des comédiens. J’allais forcement les frustrer, puisque j’avais vu le procès. J’étais le seul à pouvoir le jouer. J’étais le seul à pouvoir interpréter sans imiter », dit-il.

Jean-Christophe Camps


© Un Pas de Côté 2017 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert